Clubs libertins parisiens : la débandade

club libertin - Clarence

En plein âge d’or il y a 15 ans, la plupart des adresses parisiennes peine désormais à attirer la clientèle. Certains clubs libertins ont carrément mis la clé sous la porte. Ils subissent de plein fouet la concurrence des soirées privées olé olé, moins chères, qui se multiplient par la grâce du net. Les clubs seraient aussi otages de la dictature d’une bien-pensance hétéronormée. Ce conservatisme interdit de nombreuses pratiques sexuelles ainsi que la présence de personnes transgenres au sein des établissements. Si bien que les clubs se ferment à toute une clientèle émergente. Le lent déclin des clubs libertins parisiens est-il le signe de la fin d’un monde ? Enquête sur un cercle vicieux signée Paris Derrière.

Au début des années 2000, c’était le club libertin branché, celui qui avait su attirer une clientèle jeune en mettant en avant le côté festif, plus que le côté cul. Les néophytes étaient accueilli.e.s à bras ouverts, le personnel leur faisait visiter les lieux, leur expliquait tout en les mettant à l’aise. Yann Moix s’en était inspiré pour son roman Partouze (Grasset). Ah certes, cette discothèque un peu spéciale n’était pas aussi belle que les célèbres Chandelles, sa déco était bien kitsch ce qui lui donnait un petit côté province très dépaysant. Dans la clientèle, il y avait de tout : jeunes, vieux, moches, top-models, actrices et vedettes du rap commercial. Les femmes dansaient pieds-nus, parfois se mettaient intégralement nues sur la piste. Ici, pas de chichi, ambiance sexy et décontractée, ça ne se la racontait pas, c’était la fête avant tout. J’y ai trainé mes escarpins, refait le monde, rencontré des gens bienveillants, parfois quelques pénibles, mais ça c’est comme partout hein. J’ai une certaine tendresse pour cette adresse où j’ai vécu les belles années de ma jeunesse.

Ce soir, j’y retourne en vue de vous offrir un reportage bien déjanté comme vous aimez, et quelle n’est pas ma surprise : en plein week-end, le club est quasi désert, c’est effrayant. La déco n’a presque pas bougé, la musique et les backrooms non plus. Un couple habillé comme s’il sortait du boulot, erre, désespéré d’être venu de province pour découvrir un tel non spectacle. Comme dirait Orelsan : « la fête est finie.»

Dans la capitale, ce n’est pas le seul établissement concerné. Je précise, c’est important, que cette enquête porte sur les clubs dit « secs » par opposition aux sauna-hammams libertins, ce qu’on appelle les « clubs humides ». Aujourd’hui donc, les lieux secs qui font le plein se comptent sur les doigts d’une main, et encore… Les autres souffrent quand ils ne finissent pas par mettre la clé sous la porte ! C’est simple il y a 7 ans, la capitale comptait 18 établissements. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 10. Que s’est-il donc passé ?

L’explosion des soirées privées

Pas mal de patrons de club accusent la concurrence des soirées privées en plein boom avec internet. Comment cela se fait-il ? Et bien le net permet de mettre les gens en relation et d’organiser des évènements via les réseaux sociaux, Facebook par exemple. Cela peut être aussi des réseaux sociaux spécialisés dans la gaudriole tel que Wyylde. Ah ! Wyylde ! Ça, ça les horripile les proprios de boite à partouze ! Surtout que cette start-up florissante vient de s’offrir des quatre par trois dans le métro parisien. Pas de fioriture, pas de photo, juste ces mots :

clubs libertins parisiens - Wyylde slogan pub

Avant de se dire « réseau social », Wyylde est à l’origine un site de rencontres libertines, créé au tout début du net en 2001. Aujourd’hui, la marque emploie 25 personnes en France. Remarquez que le terme « libertin » n’apparait plus nulle part dans sa communication car le mot agirait comme un repoussoir ringard. De cette manière, Wyylde s’ouvre à une population qui va bien au-delà de la microsphère libertine. Ce qui permet de démocratiser les pratiques sexuelles à plus de deux, dirions-nous ! Cette ouverture au grand public, fait grincher les libertins canal historique. Selon eux, ce satané site attire des gens qui n’ont pas l’état d’esprit libertin, des nouveaux et des nouvelles venu.e.s qui font tout et n’importe quoi, qu’il n’y a plus de respect, c’était mieux avant. Bref, c’est la chienlit !

Les abonné.e.s à ces sites, organisent leurs soirées entre eux, entre elles, chez les un.e.s, les autres, enfin plutôt les un.e.s sur les autres… Un peu de coca et quelques chips, et tout le monde est content. Non je déconne, quelques coupes de Champomy quand même pour garder les bulles, le champagne étant la boisson numéro 1 des libertins. Bon, un peu de sérieux ! Ce qui est certain, c’est que côté portefeuille, l’opération est bien moins onéreuse que les clubs parisiens où il faut débourser entre 100 et 150€ la soirée pour un couple.  

Certains organisateurs se sont tellement pris au jeu qu’ils se sont mis à monter des évènements aussi élaborés qu’en club. Michel Zinella, organisateur de soirées pour les clubs libertins depuis 20 ans, donc bien avant internet, s’est rendu compte de ce nouveau phénomène : « Pour accéder aux soirées privées, rien de plus simple. Il suffit de consulter l’agenda sur le site Wyylde. Chaque organisateur peut poster son évènement. C’est incroyable ! il y a des soirées privées tous les soirs sur Paris. Un couple doit généralement payer 50€ et apporter une bouteille de champagne. Ensuite c’est open bar. La sortie leur revient à 70€. C’est deux fois moins cher que d’aller en club. » Et voilà comment les couples ont déserté une partie des clubs libertins ! 

Alors les patrons de ces boites de fesses sont énervés. Eva et Victor, en couple libertin depuis 20 ans, viennent de reprendre un club au centre de Paris, qu’ils ont rebaptisé La Marquise. Victor dénonce la concurrence déloyale des soirées privées : « Certains organisateurs ne payent pas leurs charges, les d’impôts, ils n’ont pas de contraintes, de normes à respecter et ne sont pas aussi surveillés que les clubs. C’est rageant. Surtout les soirées organisées dans les Air BnB. Il n’y a pas d’assurance, jusqu’au jour où il y aura une catastrophe. Ça ne peut durer qu’un temps. »

Un gérant d’un autre établissement parisien, peste au milieu de ses locaux vides. Le pauvre tente de se rassurer : « Ce soir, ça y est ! Il y a tellement de soirées privées au même moment que la Mondaine va faire le ménage. Des organisateurs vont tomber ! » La Mondaine, c’est le surnom de la police des moeurs, aujourd’hui appelée officiellement brigade de répression du proxénétisme. 

Mais pour Victor, le boss de La Marquise, « La Mondaine ne peut pas intervenir dans un lieu privé. Il faut un mandat. Et puis, c’est uniquement s’il y a de la prostitution. Si les clubs veulent déclarer la guerre aux soirées privées, il vaut mieux les dénoncer au fisc. » Ambiance…

Concernant la clientèle friquée des célèbrissimes Chandelles, apparemment ça a l’air d’aller. On se fait toujours autant refouler à l’entrée. Ah ! Les Chandelles… j’ai déjà réussi à passer la fameuse étape de la porte. Mais dernièrement, je me suis faite recaler. Le «Ça ne va pas être possible ! » avec l’accent slave du physio, ça fait partie du folklore ! Enfin quelque chose d’immuable, de rassurant dans ce monde en perpétuel mouvement. Et puis, il reste encore quelques adresses qui sortent leur épingle du jeu, donc tout n’est pas perdu.

clubs libertins parisiens

Des clubs trop hétéronormés

Les soirées privées récupèrent aussi toute une clientèle qui s’ennuie sec en club libertin. Pourquoi ? Parce que dans ces établissements, il n’est généralement pas possible d’y pratiquer toutes les sexualités. Didier Menduni, auteur depuis 23 ans du guide France Coquine édité par le Petit Futé, me raconte cette anecdote éclairante : « Je visitais un club, je discutais avec le patron, un client débarque et lui lance : « c’est dégueulasse dans ton club, il y a deux mecs qui font un 69.” Le patron lui répond ” bah c’est pas grave.” Le client insiste “C’est pas un club de pd !” Le patron va voir. Les deux garçons effectivement s’amusaient bien et à côté leurs femmes faisaient aussi un 69. Pourquoi il rouspète pour les mecs et pas pour les nanas ? » s’interroge Didier. D’autant que cet inlassable observateur du terrain est formel : « 70% de la clientèle des saunas gays parisiens, sont des mecs mariés ou vivant en couple. Les gays adorent ! C’est la chasse à l’hétéro ! C’est terrible que ces gars-là n’en parlent pas à leur femme. » 

Il arrive parfois, pour prévenir le scandale que la direction d’un club libertin prenne les devants, et mette dehors des hommes qui fricotent ensemble. C’est une règle tacite, non inscrite officiellement dans le règlement du lieu. Règne une forme de sexuellement correct, de conservatisme qui n’accepte que les rapports homme/femme, pipes, cunnis, coïts et quelques sodomies d’un homme sur une femme, évidemment. Le gode-ceinture – attirail qui permet à une femme de prendre un homme – est interdit en club parisien. Les jeux BDSM y sont généralement proscrits. En revanche, les rapports entre femmes sont tout à fait tolérés parce que ça exciterait les messieurs hétéros. 

À la question, pourquoi les clubs libertins refusent les personnes transgenres (à de très rares exceptions près), la réponse d’un gérant d’établissement est cash : « nous voulons éviter toute confusion dans les « coins câlins ». Si un client hétéro imagine qu’une personne qu’elle ne connait pas, est une femme et qu’une fois engagé dans l’action, il tombe sur un sexe d’homme plutôt que sur une foufoune, c’est très ennuyeux… » Cet aveu signifie donc :

  1. Qu’il ne faut surtout pas blesser le mâle hétéro dans sa virilité. Après un incident d’une telle gravité, tromperie sur la marchandise, le pauvre risque de se faire des nœuds… mais au cerveau, tout ça peut-être sous les yeux de sa femme ! « Serais-je homo ? », ce couperet qui pèse sur la tête d’encore beaucoup trop d’hommes… 
  2. Qu’il n’est évidemment jamais pris en compte les transgenres F to M, les femmes qui s’orientent vers un genre masculin. Population qui intéresse rarement l’homme hétéro. 

Selon Didier Menduni, « la question des transgenres c’est comme la bisexualité masculine, les hommes la vivent mieux en soirée privée dédiée parce qu’ils savent qu’ils seront pénards entre bisexuels, qu’il n’y aura pas de jugement. Alors qu’en club, il y a le jugement des hétéros. Or le jugement des hétéros sur les autres, ce n’est pas libertin. »

C’est aussi ce que pense Victor du club La Marquise : « du coup, on organise parfois des soirées 100% bisexuel.le.s pour les couples, avec Madame et Monsieur bi ainsi que des soirées toutes tendances confondues, ouvertes aux transgenres. Par contre je préviens à l’entrée les nouveaux arrivants. Je ne veux pas prendre les gens en otage et qu’ils soient choqués si deux mecs s’embrassent. Mais je suis persuadé que ça va changer avec les nouvelles générations. »

Après les raisons structurelles du déclin des clubs parisiens, il y a aussi une cause conjoncturelle. Le mouvement des gilets jaunes a des répercussions sur la fréquentation de certains clubs comme me l’explique un barman désespéré : « notre chiffre, nous le faisons le week-end. Or il y a des manifs tous les week-ends donc des risques de circulation difficile. La clientèle de banlieue, n’a pas envie de rester bloquée en voiture. Du coup elle sort moins. » 

Mais alors quelles sont les bonnes adresses ? Celles qui parviennent à s’adapter, à se réinventer ? Vous le saurez en suivant Paris Derrière. Pour cela, n’oubliez pas de vous inscrire à notre newsletter mensuelle en haut à droite (sur smartphone, c’est tout en bas). La capitale mondiale du libertinage sans club libertin, c’est impensable ! Tout un pan du patrimoine s’écroulerait ! Peut-être faudra-t-il alors organiser une grande quéquête comme pour Notre-Dame ? Mais nous n’en sommes pas là.

Illustration de Une : Clarence