Laurent Benaïm, photographe des sexualités loin des clichés

Laurent Benaïm - Taschen

C’est une reconnaissance de plus pour l’un des photographes les plus transgressifs de notre époque. Les clichés de Laurent Benaïm font l’objet d’un beau livre chez les célèbres éditions Taschen. Cela fait maintenant 20 ans qu’il photographie tous les corps, toutes les générations et toutes les sexualités. Timide, pas vraiment du genre à parler aux journalistes, Laurent Benaïm a fait une exception pour Paris Derrière. Dans une longue interview, il se confie sur son travail, ses modèles, l’état du studio après certains shootings… les anecdotes ne manquent pas, sans langue de bois. Pas si timide Laurent Benaim…

Obscènes, érotiques, dérangeantes, burlesques, excitantes, les photos de Laurent Benaïm ne laissent pas indifférent.e. Elles témoignent aussi de la diversité et de la créativité des moeurs d’aujourd’hui telles qu’elles se pratiquent dans l’intimité. Ce parisien d’origine, tire son inspiration de Pasolini, Peter Greenaway, Molinier et surtout des expressionnistes allemands, le Berlin des années 30 et sa bourgeoisie dévergondée. 

Photographe pendant deux ans dans l’armée de l’air française en Afrique, ce grand gaillard décide ensuite très vite de se consacrer à « ses recherches personnelles ». Ses œuvres ont été exposées pendant quatre ans aux Rencontres de la photo d’Arles. Le public s’était montré très enthousiaste, pas vraiment choqué contrairement à ce que les organisateurs avaient prévu. L’artiste poursuit son chemin. La sortie chez Taschen d’un beau livre de 200 pages, intégralement dédié à ses œuvres (une sélection de Dian Hanson), confirme que le travail de Laurent Benaïm est de plus en plus reconnu par le monde de l’art.

Émigré depuis 3 ans à Leipzig au sud de l’ex Allemagne de l’Est, Laurent Benaïm a cependant conservé son grand et beau studio de Montreuil aux portes de Paname, qu’il loue pendant son absence pour des shootings de mode. Si les murs pouvaient parler… Je me souviens d’avoir entrainé ici il y a quelques années, l’équipe de l’émission Paris Dernière à l’occasion de la tant attendue « séquence sexy ». Celle-ci relevait du grand n’importe quoi et parmi les protagonistes de la scène figuraient mes potes de soirées déglinguées Mademoiselle B et Tutu, modèles de longue date de Laurent Benaïm. Du coup, mes comparses m’accompagnent aujourd’hui chez Laurent, de passage dans nos contrées pour le lancement de l’ouvrage. Au-dessus de son studio, dans son loft meublé simplement et décoré de nombreuses plantes vertes, nous voilà autour de la table avec dans nos verres, des panachés. 

Laurent Benaïm - portrait du photographe
Laurent Benaïm

Emma de Paris Derrière : Quand on regarde ton œuvre, on se dit : incroyable ! il y aurait d’autres sexualités que la sainte trinité pipe-fellation-sodomie ! Ce serait bien plus varié qu’un bon porno Marc Dorcel ? Je n’y crois pas ! 

Laurent Benaïm : Attention ! Je ne fais pas l’apologie de pratiques alternatives. Ce qui m’intéresse c’est la pulsion et l’énergie sexuelle et érotique. Après, que ce soit traduit par des pratiques hétéro, bi, homo, SM, qu’importe… 

Tu photographies toutes les sexualités. Est-ce que ça veut dire que tout le monde peut participer à tes shootings ?

Non, pas tout le monde. Je ne suis pas un anthropologue de la sexualité. Je choisis des gens avec qui je vais avoir des affinités intellectuelles, des gens que j’aime, qui me sont chers. Au bout de deux secondes de discussions, tu vois dans leurs yeux – le miroir de l’âme – qu’on va se marrer, ça va envoyer du pâté !

Laurent Benaïm - Taschen

Il y a souvent de l’humour, du burlesque dans ton travail. Ce qui demande à tes modèles d’avoir un certain recul sur eux-mêmes, sur leur sexualité. Non ? 

Par exemple, si je rencontre une nana qui est un monstre d’obscénité par rapport à son gabarit, ses fringues et qui se voit en méga pin-up, je ne vais pas la photographier. Ce serait se moquer d’elle. Les gens qui verront la photo, la railleront. Par contre un modèle me dit : « mon kiff, c’est de m’habiller sexy bien vulgaire et de faire des photos dans les poses les plus obscènes et les plus ringardes possibles. » Là je la photographie ! Parce qu’elle se moque d’elle-même !

Je pense à mon pote Tutu qui est l’un de tes modèles, il est immortalisé dans le bouquin !

Oui il jubile d’être ridicule, ça c’est génial, je prends ! On est complice ! L’humour de mes photos vient du casting. 

J’ai enquêté, tu fais partie des photographes avec qui ça ne peut pas déraper. Ça existerait donc…

Je ne profite pas de la situation parce que j’ai du travail Madame ! C’est un métier. On dérape ou on fait des photos. Si faire des photos, n’est qu’un prétexte pour piner des nanas, alors là, je suis très très mal barré, ça ne marche pas du tout. 

Mademoiselle B : Allez ! tu dois être sollicité quand même !

Laurent Benaïm : Même pas ! Je dois dégager un truc anti sexe. Je suis trop sérieux.

Laurent Benaïm - Taschen

Qu’est ce qui t’as pris vers l’âge de 20 ans de photographier des orgies ?

J’ai commencé crescendo, d’abord des couples puis plus tard des sexualités en groupe. Au début, tu photographies de façon instinctive parce que tu es hypnotisé par la sexualité. En vieillissant tu prends du recul, tu t’aperçois que la sexualité, c’est un tsunami d’émotions, un sujet inépuisable et bouleversant.

Au début, je me souviens, tu n’intervenais pas lors des shootings. Tu laissais les gens s’amuser dans l’intimité. Tu prenais tes photos en te faisant oublier…

Oui j’ai commencé comme ça car je ne connaissais rien à rien, j’ai eu besoin de comprendre comment ça fonctionnait. Je me souviens d’un shooting avec un jeune couple, l’un de mes premiers. Ils sont arrivés un soir, ils sont repartis 48 heures plus tard. J’ai réussi à capturer des moments d’érotisme, d’extase, de caresse. C’était d’une fluidité. C’était fantastique. J’en fais encore de temps en temps. Le problème de travailler à l’arrache : il est difficile de réaliser beaucoup de bons clichés, avec la bonne lumière, le bon angle. 

Laurent Benaim - taschen

Tu réalises désormais des shootings très organisés, avec des dizaines de modèles et un gros staff technique. Nous avions raconté sur Paris Derrière le shooting Circus Freaks. Les croquis des poses acrobatiques, avaient été dessinés un an à l’avance. Sur quel thème prépares-tu ton prochain gros shooting ?

Ce sera ambiance Agatha Christie, Cluedo, murder party, c’est rigolo ! Quel que soit le thème, l’idée c’est de faire des photos absurdes. Ca se passera dans un château à Bordeaux. Nous serons une quinzaine à passer trois jours là-bas, tout le monde dort sur place.

Vous dormez ? Cette bonne blague !

Moi je dors mais je sais qu’il y a des trucs qui se passent la nuit comme sur un récent shooting en Allemagne. J’ai vu des gens se pendre par les pieds dans les escaliers. Je ne faisais que passer pour aller faire pipi… 

Travailler sur les sexualités, ça alimente ta libido ?

Oui évidemment mais ma vie sexuelle et mes fantasmes ne sont pas représentés dans mes photos ou alors c’est par hasard. Je ne vais jamais en club libertin. 

Avec des poses bien définies à l’avance, pour les garçons ça ne doit pas être simple de bander au bon moment. Non ?

D’où l’importance du casting ! Certains mecs, il suffit de leur attacher les mains dans le dos, ils bandent. C’est vachement sympa d’avoir des pénis en érection, photographiquement parlant, c’est plus intéressant que de voir une bite molle. Mais ça arrive que j’en montre.

Mademoiselle B : j’imagine le casting de belles bites molles ! 

Emma : Quand on voit certaines de tes photos, on se dit que ton studio doit se retrouver parfois sens dessus dessous ! 

Mademoiselle B : Ah oui ! je me souviens avoir fêté mon anniversaire et celui de S. On voulait faire une soirée fiesta shooting, au final 120 personnes sont passées. Laurent n’a rien pu photographier !

Laurent Benaïm : Ah ! Celui où j’ai eu huit heures de ménage après… (rires) J’ai fait le pompier de service toute la soirée. J’ai sauvé les meubles, les gens posaient des verres de vin rouge sur les tirages. État de stress absolu ! Il y avait de la pisse partout. J’ai eu une brouille avec les voisins qui a duré deux ans. Donc ça, plus jamais ! Très mauvais souvenir pour moi ! En plus, la moitié des gens n’étaient pas au courant que c’était un shooting. Donc bourrés, peut-être drogués, difficile de savoir s’ils consentent à montrer leur visage sur les photos. 

Laurent Benaim - Taschen
tirage non issu du livre

Comment t’assures-tu du consentement de tes modèles ?

J’ai eu une fois ou deux un problème comme ça. Une nana était recroquevillée comme un mollusque. Je venais de parler avec son compagnon. Je lui demande : « et toi, qu’est-ce que tu as envie de faire ? » Elle avait le regard fuyant. Son mec était une sorte de monstre d’égoïsme qui l’avait lobotomisée. Ce n’était pas un jeu de soumission, la nana était perchée, elle était ailleurs. J’ai refusé de réaliser ce shooting.

Dans les milieux des sexualités alternatives, tout n’est pas rose…

Il y a de la maltraitance conjugale même dans le SM. 

Laurent Benaïm - Taschen

Pour toi, ce n’est pas la pratique qui compte mais l’intention qu’on y met.

Oui à ce sujet, j’ai une anecdote de dingue. J’ai raté mes photos, j’étais tellement émerveillé par ce que je voyais ! Il s’agissait d’un couple que j’avais déjà shooté. Le mec soumis, elle dominatrice. Ils avaient chacun de leur côté une relation amoureuse et tout le monde était au courant, pas de problème. On appelle ça désormais les polyamoureux. Ils ont décidé qu’elle allait le marquer au fer rouge. J’ai flippé, j’ai cru que ça allait être une boucherie. Et bien la scène était d’une beauté, d’un amour, d’une sensualité, ils se sont tombés dans les bras l’un de l’autre avec tendresse, ils pleuraient, c’était d’une bienveillance incroyable, comme un mariage. Une partouze ça peut être glauque ou bien une vague de sensualité, de beauté et de communion. Émouvant et givré ! Une claque sur les fesses peut être obscène, violente, vulgaire.  

Tu ne payes pas tes modèles pour être sûr qu’ils/elles viennent par envie. En revanche, parfois, tu leur offres un tirage. 

Pendant longtemps, mes photos ne valaient rien. Donc j’en donnais à tous. Je viens d’en vendre une 4000 €. Donc aujourd’hui, c’est compliqué. J’offre aux gens que je connais bien. Mais il ne faut pas que ce soit automatique. 

Tu utilises un procédé ancien, un traitement à la gomme bichromatée. Qu’est-ce que ça apporte de plus à des images déjà fortes ?

Ce procédé théâtralise l’image. Ça la met en perspective, à distance. Ça ne l’adoucit pas, au contraire. La gomme donne de la force. Ça accentue la violence, le côté noir, dense du désir. Je veux l’embellir mais sans enlever l’aspect pornographique. 

En plus des sexualités de tous bords, tu t’attaches aussi à montrer des corps différents des normes mainstream. Est-ce que c’est une forme d’engagement politique ?

Je ne suis pas militant d’une cause, par exemple d’une sexualité pour les personnes en situation de handicap. Pour moi, c’est juste une question de rencontre. Les nanas grosses qui militent « on est grosses et on l’assume », ça m’ennuie. Par contre, une nana ronde qui a de l’appétit, du désir, oui ! La femme amputée que j’avais photographiée, c’était un cadeau du ciel, elle avait une force incroyable. Par ailleurs, il y a des handicapés qui se comportent comme des connards, ils en ont aussi le droit.

Est-ce qu’il y a des corps, des sexualités que tu n’as pas encore photographiés ?

Des très très vieux, genre 80 ans. Mais une fois plus, je ne ferai pas ça de manière militante. Ce sera simplement parce que je rencontre un couple beau, amoureux. Je ne combats pas pour une cause comme la liberté sexuelle, je n’en ai rien à faire. Je me méfie des militants, ils sont terribles, ce sont les pires fachos ! Ils vont t’expliquer qu’il faut faire du SM comme ça, tu dois sucer ainsi, tu dois dire tel mot pour parler de tel genre, laissez-moi faire ce que je veux ! Ne me dites pas comment je dois baiser, parler ou créer !

Pourquoi t’es-tu exilé à Leipzig ? Le prix du mètre carré j’imagine…

Oui mais pas seulement. Au départ, j’ai atterri à Berlin pour changer d’air. Je me suis aperçu que la réelle bohème berlinoise n’existait plus, le mètre carré dans Kreuzberg est à 6000 euros. Et là, quelqu’un m’a trouvé un plan à Leipzig où je me sens comme un coq en pâtes. Il se trouve que tous les plans intéressants viennent de l’étranger. Par exemple, j’expose en ce moment à Kiev en Ukraine conservatrice et religieuse. Et dans une belle galerie ! La galerie Bruci Collection. J’ai déjà vendu pas mal de tirages. Dans les démocraties en plein essor, les gens ont soif de cette émancipation, ils ont une grande curiosité. Pourtant dans les pays censés être plus libérés comme la France, alors qu’il y aurait un boulevard pour le faire, je ne parviens pas à exposer. Rien ne m’attend ici. 

Laurent Benaïm – Taschen – 40€

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Laurent Benaïm - Taschen

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