Polyamour : pourquoi plaît-il aux femmes ?

polyamour
film Les deux amis - Louis Garrel

Additionner plutôt que d’être dans la rivalité ! Le polyamour fait parler de lui, on ne compte plus les articles, films et même une série qui lui sont consacrés. Cette forme de relations permet d’aimer plusieurs personnes en même temps, et tout ce petit monde est au courant. Malgré le fait qu’il est encore mal vu pour une femme d’avoir plusieurs partenaires, la communauté polyamoureuse en compte de plus en plus. Une manière pour les femmes de s’émanciper du carcan du couple traditionnel, structure sur laquelle s’est longtemps appuyé le patriarcat. Le polyamour serait-il féministe ? Enquête !

Direction le Café de Paris à Ménilmontant où se réunit chaque mois la communauté polyamoureuse. J’annonce régulièrement cet événement à l’agenda. Tout se passe au fond de ce bar d’apparence ordinaire. Derrière une porte, se cache une grande salle avec une scène de théâtre, des rideaux de velours rouge, sur un mur un très grand tableau représente Pigalle, son Moulin Rouge avec devant, des filles qui se baignent nues dans une fontaine. En face, une autre peinture montre des danseuses de french cancan. Avant d’aborder le cœur de notre sujet, un petit point sur ce qu’est le polyamour ou la polyamorie, ça se dit aussi comme ça, s’impose.

Isa, rousse accueillante et loquace, reçoit d’abord les nouveaux : « il s’agit de se laisser la possibilité d’avoir des relations non exclusives consensuelles et éthiques. Ça veut dire que toutes les personnes sont au courant. » La liberté, c’est du boulot avec pour maîtres-mots : communication, sincérité, transparence. Plus facile à dire, qu’à faire… Contrairement au libertinage où seul le sexe, les plaisirs entrent en compte, le polyamour concerne des relations amoureuses, du moins intimement fortes. Isa poursuit : « L’idée est aussi de prendre soin des émotions des autres, si quelqu’un ressent de la jalousie, il faut parvenir à dénouer le problème et non le laisser dans sa souffrance. » Donc les poly sont censés être des gens très polis. En fait, beaucoup pratiquent le polyamour sans le savoir : « le terme est une étiquette pour permettre d’en discuter entre nous, d’aller à la pêche aux infos » m’explique Isa.

Les formes de polyamours sont aussi nombreuses que les polyamoureux. Les combinaisons sont innombrables et chaque structure doit établir ses propres règles. Par exemple, ça peut prendre la forme d’un couple au départ traditionnel, qui se met d’accord sur le fait que chacun, chacune peut avoir des relations à côté. Il y aussi les solo-poly ainsi que les triades : en V, quand trois personnes sont liées par une qui est « pivot ». Et puis, il ne faut pas oublier les trouples, des personnes qui vivent des sentiments forts à trois (voire la série You Me Her sur Netflix), ce qui revient à trois relations entre deux personnes en même temps. Vous me suivez ? Si je commence à expliquer cela sur un tableau, je me transforme en prof d’astronomie, ça ressemble à des constellations. Ou bien en prof de chimie, imaginez des molécules, plus exactement des « polycules », si, si ! Tout est possible. Sortez l’aspirine !

polyamour
série Netflix You Me Her

La salle est maintenant au complet : une soixantaine de personnes a pris place sur les chaises autour des tables. Sur scène, Jena et Aurélien, animent les débats. Certains posent des questions, soit à l’oral, soit pour les plus timides, en glissant anonymement ses interrogations dans une boîte: « la relation principale est-elle celle avec laquelle on passe le plus de temps ? Quand on est invité à un mariage lequel des partenaires faire venir ? Comment se souvenir de ce qu’on a dit à l’un ou à l’autre ? Faut-il envoyer son Google Agenda aux deux, aux trois ? » etc. D’autres se proposent de répondre.

Venons-en à notre sujet : autour des tables, il y a autant d’hommes que de femmes. Étonnant lorsqu’on sait que ces dernières restent encore aujourd’hui stigmatisées quand elles affichent une sexualité avec plusieurs partenaires. De son côté, l’infidélité masculine demeure mieux tolérée culturellement.

Perrine, la trentaine, toute fine, est venue seule mais vit plusieurs relations poly : « quand j’étais monogame, j’étais infidèle. Je le faisais en cachette parce que mes petits-amis n’auraient pas supporté de l’apprendre. Quand j’ai découvert le polyamour, ça a été une bouffée d’oxygène, ça met la femme et l’homme sur un pied d’égalité. Ça me donne le droit, comme eux, d’aller voir ailleurs sans culpabilité. Et puis, les hommes qui acceptent sont souvent féministes, des mecs émancipés qui ont fait un certain chemin dans leur tête. » Perrine reste cependant prudente : « je ne peux pas parler facilement de ma vie amoureuse à tout le monde, car je risque bien de passer pour une salope. »

Les clichés ont la peau dure, difficile de les dézinguer d’un coup. D’ailleurs, Jena, l’animatrice prévient d’entrée : « ici, ce n’est pas un café Meetic, donc on y va mollo sur la drague. S’il y a des gens lourds, n’hésitez pas à prévenir les organisateurs. » Le message est clair : le café poly ne sert pas à faire son marché, les polyamoureuses ne sont pas des femmes assoiffées de sexe, des putes gratuites, que les choses soient dites ! D’autant que les putes gratuites, bah ça n’existe pas.

Même s’il y a tous les âges dans la salle, il faut reconnaître que le polyamour est un phénomène générationnel. Julia, une blonde platine, la trentaine n’a jamais connu de relation exclusive : « Encore aujourd’hui, beaucoup de femmes dépendent de leur partenaire, elles se jettent à corps perdu dans une relation amoureuse. Quand on est poly, on ne peut pas s’isoler de fait, il n’y a pas ce fusionnel dans lequel, il faut bien le dire, le plus souvent la femme s’efface encore derrière l’homme. »

Polyamour - art espagnol

Plus loin, un jeune couple rigolard m’explique qu’ils ont chacun des relations de leur côté, lui avec d’autres femmes, et elle des histoires bisexuelles. La fille : « ça m’enlève une pression de savoir qu’il va voir ailleurs, je sais qu’il n’est pas frustré et je suis toujours au courant. Je ne me sens jamais trahie. » Du coup, être polyamoureuse permettrait donc à une femme d’affirmer plus facilement son manque de désir. Selon Isabelle Broué, réalisatrice de la comédie documentée sur le polyamour Lutine sortie au cinéma le 4 avril : « dans un couple exclusif, une fille qui ne veut pas faire l’amour, va parfois se forcer, alors que dans un cadre polyamoureux, elle peut dire à l’autre : « je n’en ai pas envie, mais tu peux le faire avec quelqu’un d’autre. » » Il n’y a plus à faire plaisir à l’homme.

Inversement, ce mode de relation offre aux femmes l’occasion d’affirmer leur désir qui, dans une relation mono, peut être écrasé par le partenaire. Pour Isabelle Broué, c’est même un moyen d’émancipation. Elle s’explique : « Dans notre société en général, beaucoup de femmes gagnent moins d’argent à poste égal, elles continuent d’avoir la charge du foyer, donc elles ont moins de pouvoir économique et surtout de temps avec la double journée lorsqu’il y a des enfants. Le conjoint, lui, va s’autoriser des réunions tardives, ce qui rendra plus facile les possibilités d’infidélité. Avec la polyamorie, la femme peut dire : « Tu baises qui tu veux, mais moi aussi. Donc, un soir par semaine, le 5 à 7, c’est pour moi. » ou « un week-end sur deux, tu vas t’occuper des enfants pendant que je suis avec mon amant. » »

Quand des hommes arrivent dans le milieu poly, ils passent généralement par une phase de déconstruction, de remise en cause, obligés d’accorder les mêmes droits à l’autre, travailler sur le consentement, comment vivre son désir sans l’imposer.

Meta, une femme figure du milieu poly, qui a deux relations en même temps, ses partenaires ayant aussi des histoires de leur côté, témoigne dans le film Lutine : « Pour un homme, devenir polyamoureux, c’est justement renoncer à son privilège d’homme. Moi à titre personnel, je trouve ça très émouvant un homme qui dit « je t’aime », tu es une femme et tu es aussi libre que moi. »

Mais dans le polyamour, tout n’est pas rose, ce n’est pas le monde des Bisounours et beaucoup de participants à cette réunion mettent en garde contre les relations abusives qui sont aussi nombreuses que dans les couples classiques. Et les abuseurs peuvent être aussi des abuseuses. Donc, on ne s’emballe pas, le polyamour réclame un équilibre, un dialogue et un respect de tous les instants, une vraie discipline !

Je quitte le sympathique café poly. Pour compléter cette enquête, j’ai voulu recueillir l’avis de David Simard, chercheur sur la sexualité en philosophie à l’université Paris Est Créteil et auteur de L’amour à l’épreuve du couple (Larousse).

David Simard

Le couple classique est-il un produit du patriarcat ? Ce qui expliquerait que des femmes aillent vers le polyamour…

Oui et non, il y a eu un usage patriarcal du couple, c’est l’un de ses outils, mais le couple en tant que tel, existe dans différents types de sociétés. Dans le patriarcat, le couple est une structure du système car l’enjeu principal est le contrôle de la sexualité des femmes, leur fidélité, il s’agit de s’assurer que le père est bien le géniteur des enfants afin d’assurer la transmission du nom.

Le polyamour ne date pas d’aujourd’hui…

Aux XIXème siècle, il y a eu une remise en cause de la norme conjugale. Le philosophe Charles Fourier dans son livre Le nouveau monde amoureux estime que le mariage monogamique et la famille sont sources de monotonie et d’asservissement de la femme. Engels proche de Marx, a aussi remis en cause le modèle conjugal car structurant le modèle bourgeois. Il fait un lien entre société industrielle et apogée du mariage monogamique du fait de la prévalence faite au droit de propriété privée par le capitalisme. On retrouve cela au début du XXème siècle, chez la communiste léniniste russe Alexandra Kollontaï. Cette féministe considérait que la sortie du couple bourgeois permettait d’enlever la main mise du patriarcat sur la sexualité des femmes. Elle appliquait ça dans sa propre vie, elle avait une réputation sulfureuse car elle multipliait les conquêtes.

Si le polyamour est féministe, est-il pour autant politique ?

Aujourd’hui, le patriarcat est mis à mal, les formes de conjugalités se modifient, il y a plus de tolérance sur les différentes formes de relations : relations hors mariage, libertinage, il peut y avoir des unions du même sexe. Donc, aujourd’hui, oui le polyamour peut avoir un rôle libérateur, mais il n’est plus aussi transgressif qu’au XIXème. Cependant, si les polyamoureux réclamaient que l’État change les lois pour avoir des droits et des protections comme il y en a dans le mariage et le PACS, là ce serait politique.

polyamour

Surtout si les polyamoureux réclament aussi une remise en cause du droit de la famille. J’imagine la tronche de Christine Boutin !

Pour ceux qui veulent des enfants, il faut organiser les formes familiales qui vont avec. Qui est le père ? Le géniteur ou celui qui s’en occupe ? Question qui a déjà été soulevée concernant l’adoption mais aussi les beaux parents qui peuvent se voir déléguer l’autorité parentale. La question c’est « pour aller vers quoi ? » Est ce juste un aménagement dans le cadre général qui lui ne bouge pas ou est-ce quelque chose de plus révolutionnaire ? La reconnaissance d’une pluriparentalité par exemple.

Est-ce que le polyamour peut se concevoir comme une revendication féministe dans le sens où il n’y a quasiment que des femmes pour en parler publiquement ? Je pense à Françoise Simpère surnommée « la papesse du polyamour », auteure des ouvrages Guide des amours plurielles et Aimer plusieurs hommes. Il y a aussi Meta qui a souvent pris la parole dans les médias, Jena, coanimatrice des cafés poly ou encore la réalisatrice Isabelle Broué.

Dans le fait que des femmes portent ce type de discours, il y a l’idée d’une libération sexuelle mais pas seulement. Il s’agit de sortir des rôles traditionnels qui leur sont dévolus dans la sphère privée.

L’homme poly risque peut-être de passer pour un queutard. Non ?

C’est possible d’autant plus depuis les mouvements comme Metoo qui impliquent une reconfiguration des hommes, de leur manière d’être avec les femmes. Beaucoup ne se sentent pas prêts pour ça. C’est compliqué de lâcher un pouvoir, donc il y a des résistances. Tous ces bouleversements des formes traditionnelles du couple et de la place des femmes, entraînent une remise en question de la place des hommes, de leurs rôles, de leur image, de la représentation de la virilité. Il serait surprenant que ça n’entraîne pas des conséquences dans le milieu polyamoureux. Les profiteurs sont probablement davantage dans leurs petits souliers qu’avant.

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2 Commentaires

  • Vous pouvez pas laisser les putes tranquilles ?
    Je veux dire la sexualité qui est vendue dans la prostitution est pour le client, pour la prostituée c’est juste son travail. Il est très rare que les escortes/putes/accompagnatrices considèrent les rapports avec les clients comme appartenant à leur sexualité. C’est un peu comme si vous pensez qu’un mec qui bosse à Macdo aime les burgers. Il bosse.
    D’ailleurs, il existe des putes monogames et en couple, comme des putes poly dans leur vie privée.
    On peut très bien parler du poly-amour sans dire des trucs du genre « les femmes sont pas putes gratuites, des filles assoiffées de sexe ». Les femmes ne se prostituent pas pour le sexe.

    Les putes vous ont rien demandées, merci.

  • Merci, très intéressant cet article ! Peut-être un bémol sur cet extrait : « Contrairement au libertinage où seul le sexe, les plaisirs entrent en compte, le polyamour concerne des relations amoureuses, du moins intimement fortes. » Ce n’est pas aussi simple, comme en polyamour, en libertinage il existe de nombreux cas de figures, philosophies, où un consumérisme primaire peut côtoyer des attentes plus subtiles et pouvant convoquer les notions de régularité de relation, de partage amoureux et d’attachement. D’où parfois une certaine ambiguïté entre libertinage et polyamour. Mais il est vrai que dans la plupart des cas, il n’est pas question d’amour, au sens commun du terme, dans le cadre de relations libertines, même si cela reste une possibilité.

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