Librairie Les Larmes d’Éros : Quand le porno se vendait sous le manteau

« Un archéologue de la fesse », c’est ainsi que se définit Alexandre Dupouy qui dirige la librairie érotique Les Larmes d’Éros dans le 11e arrondissement de Paris. Outre les ouvrages sulfureux, la photo érotique ancienne est aussi sa grande passion depuis 40 ans. Ce parisien débonnaire et gouailleur en vend des milliers qui datent de la fin XIXe siècle, début XXe. Interview couleur sépia 

Les Larmes d'Éros
Alexandre Dupouy

Me voici dans son antre, une boutique d’environ 80 mètres carrés, avec des rayonnages de livres anciens comme de vieilles éditions du Marquis de Sade qui fût enfermé à deux pas de là, puisque nous sommes du côté de la Bastille. Vous trouverez aussi des bouquins érotiques plus récents d’occasion comme l’édition originale d’Emmanuelle. Et puis, dans des dizaines de grosses boites en carton, Alexandre Dupouy accumule les photos pornos et érotiques anciennes.

Les Larmes d'Éros

Paris Derrière : D’où t’es venu le goût pour ces vieilles photos alors que l’on trouve du porno partout sur internet ? 

Alexandre Dupouy : Quand j’étais petit garçon, je fouillais dans le grenier de mes grand-mères et j’ai trouvé des cartes postales, des revues anciennes et assez osées. Je me suis rendu compte que contrairement aux numéros de Lui que je piquais en cachette à Papa pour voir Brigitte Bardot qui dénudait vaguement un sein, ces documents étaient bien plus transgressifs, peut-être plus excitants et souvent clandestins.

Les Larmes d'Éros

Le gode-ceinture ne date pas d’aujourd’hui !

Les Larmes d'Éros

J’ai quitté l’école à 16 ans pour devenir indépendant très tôt, je voulais percer le mystère de mes trouvailles. Quand je tombe sur l’une d’elles, je me sens comme Champollion face à sa pierre de Rosette. Les documents que je manipule sont rarement signés. Lorsqu’il y a des infos, des dates dessus, elles sont fausses. A l’époque, il fallait brouiller les pistes pour des raisons de censure. Et puis, ces photos racontent les petites gens, la démerde. J’aime ce monde-là.

Qui vient t’acheter de tels documents ?

Ce sont des personnes qui font de la recherche, des étudiants ou des gens du cinéma qui veulent reconstituer le décor d’un bordel. Certaines de ces photos étaient prises dans les maisons closes et les dames qui posent, sont souvent des prostituées.

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Le Chabanais, maison close haut de gamme

Mais n’importe qui peut venir à ta boutique, pour acheter des photos suggestives anciennes ?

Bien sûr, il y a des photos porno mais aussi plus soft, de lingerie, des séries charmantes sur des couples qui s’embrassent, prises dans les années 20. J’ai aussi des photos de « théatreuses ». Ces filles-là, on les trouvait dans les registres de police, il y était marqué que certaines sortaient avec un tel et en même temps avec un tel, tout en ruinant le jeune bidule. J’en ai de Cora Pearl qui date du milieu du XIXe, une célébrité qui démarre dans le ruisseau et qui finit avec des attelages que même les aristocrates ne pouvaient pas se payer.

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Cora Pearl

Dans la boite rouge, je range la pornographie de la Belle Époque ou des Années folles. Moi je ne regarde pas tellement la scène érotique mais plutôt les fonds, pour savoir si c’est le même photographe qui a fait celle-ci ou celle-là, pour retrouver de quelle époque elles datent précisément.

Quand on regarde les photos que tu vends dans ta librairie Les Larmes d’Éros, par rapport à aujourd’hui, quelles sont les grosses différences, les gens pratiquent l’acte de la même façon, non ?

Il y avait plus de poils ! (rires) Il y avait davantage de scènes avec des hommes déguisés en moines, des femmes en religieuses. La religion était plus présente donc sujet de fantasme.

Les Larmes d'Éros

Les Larmes d'Éros

Il y a aussi les affreux garçons qui vont alpaguer la bourgeoise sur un banc ou encore la petite nourrice qui offre son sein à son bébé glouton sous le regard d’un grenadier.

Et les photographes, ils étaient spécialisés dans la pornographie ?

Pas du tout ! Au début, ce sont des pontes de la photographie car seuls eux, avaient accès au matériel. Les photographes se faisaient parfois arrêter mais la police ne les blâmait pas trop contrairement aux modèles qui étaient sévèrement punis ainsi que le colporteur qui vendait les clichés dans les passages et les grands boulevards parisiens. En fait, c’était les « Marc Dorcel » de l’époque !

À propos des grands pontes, il y avait le célèbre Auguste Belloc…

Oui, un jour, la police découvre qu’il fait des photos pornos. Les agents procèdent à une descente et ils tombent sur environ 3000 clichés stéréoscopiques, qui te permettaient de voir en relief. Le temps du procès, environ 700 devaient être déposées à la Bibliothèque Nationale. Récemment, la BN a voulu intégrer des images de Belloc dans leur exposition sur l’Enfer. Il n’y en n’avait plus que quelques dizaines. En fait, tout le monde s’est servi dans la saisie !

Auguste Belloc

Au XIXe siècle, les temps de pause étaient longs. Il fallait tenir plusieurs minutes et ça n’était pas simple surtout pour les modèles masculins…

Sur les premières photos pornos, tu ne vois pas de sexe entre les jambes du garçon mais un morceau de bois sculpté. Comme il faut deux minutes de pause, pour le pauvre type, c’était compliqué de se tenir droit sans que la demoiselle ne l’aide, enfin tu vois…

Raconte-nous l’histoire de Monsieur X, un photographe clandestin un peu particulier…

A la fin des années 70, un monsieur arrive chez un collègue libraire. « On m’a dit que vous étiez intéressé par des photos érotiques, j’en ai plein mon coffre. » Le collègue est tombé sur le stock de Monsieur X, un anonyme des années 20. Quand tu regardes bien ses photos, tu comprends qu’il trouvait ses modèles dans les bordels de Pigalle. Il était assez aisé, il avait une relation particulière avec les filles car sur les clichés, elles ont l’air décontractées, elles jouent. Le jour où il venait, c’était un peu la fête d’autant qu’il emmenait parfois les prostituées à la campagne le week-end pour les faire poser. Ça leur changeait les idées car la vie en maison close, n’était pas très drôle. J’ai même les films qu’il a réalisés. Nous les avons édités en DVD.

Les Larmes d'Éros
Photo de Monsieur X

A part les colporteurs, est-ce qu’il y avait d’autres moyens d’obtenir clandestinement ces photos ?

Tous les moyens sont bons, tant qu’ils demeurent clandestins. La légende raconte qu’Eric Losfeld vendait Emmanuelle via le frigo du boucher du coin. Pour les photographies obscènes de la Belle Époque, il existait tout un parcours de boites en poste restante. Tu envoyais ta commande dans le centre de la France. Elle passait par Barcelone et revenait à Paris, pour éviter les saisies. Quand tu recevais enfin la photo, sa rareté était très excitante. Ce qui n’existe plus aujourd’hui.

C’était mieux avant ?

Non, c’était différent, c’est tout.

À quel prix est-ce que l’on peut acquérir une photo d’époque ?

À partir de 1 €, on peut trouver des milliers de snapshots et y dénigrer la photo d’amateur d’un couple libertin des années soixante. Sinon, mais pas chez moi malheureusement, certains clichés peuvent atteindre 500 000 € comme le nu d’une prostituée signé Atget lors d’une vente chez Christie’s, ou Sotheby’s, je ne sais plus. Les photos que je vends sont quasi uniques. Elles ont été tirées à 50 exemplaires au maximum et depuis un siècle, il y en a souvent 49 qui ont été détruites.

A partir de tes recherches, tu as publié une cinquantaine de livres. Par exemple, Casque d’or, une histoire vraie, Anthologie de la fessée et de la flagellation, une grosse préface pour un pavé qui rassemble les œuvres érotiques complètes de Guillaume Apollinaire, et un ouvrage sur sa vie privée, nommé Apollinaire et les femmes. Ces trois derniers ont été publiés à La Musardine.

Sur quoi tu travailles en ce moment ?

J’ai eu la possibilité d’acquérir des centaines de photos sur les courtisanes sous Napoléon III. J’aimerais raconter la vie de ces femmes. C’est une période étrange où une prostituée de rue, peut devenir très puissante, et posséder un luxueux hôtel particulier dans les beaux quartiers, aux Champs-Elysées par exemple, pour La Païva.

La Païva dans les années 1860.

Elle en veut, elle est intelligente, étonnamment elle est souvent éduquée par les hommes de façon à gravir les échelons dans la société, sur le dos d’autres hommes. Sur ces photos, elles ne sont pas souvent dénudées, mais ce sont des images aujourd’hui très rares. Il y a quelque chose d’extraordinaire, c’est un registre que tenait la police des mœurs de l’époque, le B/b6 avec les détails de la vie de ces dames, celles qui manipulent, celles qui se font manipuler, celles qu’il faut ménager car proche du pouvoir, celles qu’il faut surveiller de près. Passionnant !

Les Larmes d’Éros – 58 rue Amelot – Paris 11e

Les Larmes d'Éros

Attention, Alexandre ouvre sur rendez-vous, il faut l’appeler au (00 33) (0)1.43.38.33.43 ou au 06 09 81 65 57.

Rendez-vous aussi sur le site http://www.leslarmesderos.com où vous pouvez acheter des livres érotiques. Sur le site http://www.editionsastarte.com pour les ouvrages publiés par Alexandre, ou sur le site http://www.archivesderos.com, moyennant quelques euros, vous aurez accès à des dizaines de milliers d’images, un fonds inédit.

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1 Commentaire

  • merci pour les adresses pour pouvoir découvrir ce monde des photos de l autre siècle et bravo pour vos articles

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