Forniphilie : Franck, l’homme qui joue à Monsieur Meuble

Forniphilie David Blázquez
David Blázquez

Qui n’a jamais rêvé d’être le coussin sur lequel elle s’endort, son sextoy, la moto qu’il enfourche ? Sans le savoir, nous avons déjà eu des pensées forniphiles, traduisez le désir de se transformer en objet. Et si dans notre société d’agités, de rentabilité à tout va, l’ultime fantasme ne serait pas de devenir une chose ? Un meuble ? Certains osent passer du fantasme à la réalité comme Franck qui devient parfois pour sa copine, table basse, de chevet, fauteuil ou pommeau de douche. Après cette interview, vous ne regarderez plus vos meubles comme avant !

Ni armoire à glace, ni maigre comme un clou, c’est un parisien d’une trentaine d’année qui bosse dans la com. À une terrasse chauffée du Marais, je rencontre Monsieur Meuble autour d’une bière.

Paris Derrière : Avant toute chose, les photos de forniphilie trouvées sur le net, sont assez flippantes…

Franck : Il ne faut pas se méprendre. Il y a d’un côté des artistes qui en font quelque chose de purement esthétique. Par exemple, une très belle femme sous une plaque de verre, c’est juste pour la photo. Au bout de quelques minutes, les bras tremblent, le dos fait mal, c’est intenable ! Idem quand des mecs jouent l’étagère. En fait, la figure est réalisée au sol.

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De l’autre côté, il y a ceux comme moi qui en font un jeu de rôle supplémentaire parmi les nombreuses pratiques BDSM. Quand je fais la table, je vais mettre des coussins en dessous pour rendre la position confortable. Je me soumets à ma copine qui dispose de moi comme elle l’entend, je fais une croix sur mes désirs le temps d’une soirée. C’est très cérébral ! Cette pratique repose sur le fait de changer de condition et donc d’abandonner son humanité. Je comprends que cet aspect là puisse faire peur mais n’oublions pas, c’est un jeu, comme lorsqu’on est petit : « on aurait dit que tu étais un chien, un cheval, une chaise etc. »

Tu vas nous raconter vos folles soirées, mais d’abord, comment en es-tu arrivé à vouloir t’amuser à ça ?

Je me rappelle un émoi très jeune. J’avais 10 ans, je jouais avec une copine de mon âge. Elle tenait une baguette magique : « je te transforme en ça, en ci ». A un moment, je ne sais plus comment ça s’est fait, j’étais en position fœtale sur le côté et elle s’est assise sur moi. Elle s’est servie de mon corps comme d’un pouf et ça m’a mis en érection ! Ça m’a beaucoup perturbé. J’ai mis le mot « forniphilie » dessus 20 ans plus tard. Ce qui m’excite, c’est la transformation, comme la légende de Circé dans la mythologie grecque. Cette très belle magicienne vivait seule dans une ferme. Dès qu’elle recevait un homme, il ne se passait pas une heure sans qu’il lui fasse des propositions graveleuses. Du coup, elle le changeait en chien, en cochon, et donc tous les animaux de sa ferme, sont des hommes transformés en bête.

Tu ne prends ton pied que comme ça ?

Pas du tout ! J’ai bien du mal à me définir. Je dirais que je suis un « sexonaute », quand je vois une nouvelle pratique qui me tente, j’explore. Pour mon couple, je suis toujours allé chercher de nouveaux aliments pour ne jamais tomber dans la routine. Dans la forniphilie, celui qui fait le meuble donne souvent envie au dominant d’essayer à son tour. Donc parfois, c’est ma copine qui se soumet. Nous pratiquons à notre sauce car il n’y a aucune bible en la matière. Tout ça n’est que le produit de notre imagination.

Forniphilia David Blázquez
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Dans quelle disposition d’esprit faut-il être ?

Dans le BDSM, il y a ce qu’on appelle les souminateurs (mélange de soumis et dominateur). Ils sont pétris d’exigences, ils veulent bien se soumettre mais seulement à leurs conditions. C’est le cas de certains mecs qui vont payer des dominas pro par exemple. Là, c’est tout le contraire. Une fois que tu acceptes ce rôle, tu mets de côté tous tes désirs. Il ne faut pas avoir d’attente.

Comment se déroule ta soirée autour de la forniphilie ?

Il me faut d’abord un bon moment de préparation mentale pour arrêter de penser, débrancher mon cerveau en quelque sorte. Ma copine va me demander de jouer la table basse par exemple. Des fois, elle m’attache un plateau sur le dos pour éviter que ça tombe si je bouge ou j’éternue. Elle éteint la lumière et s’absente pour quelques temps, parfois une heure entière. Ce moment d’inutilité est fondamental pour que je me résigne à ma condition d’objet. Ce n’est pas juste un costume, c’est une fonction dans laquelle il faut rentrer.

Après ce sas, ça y est ! Tu fais partie des meubles ! Quand ta copine revient, est-ce qu’elle n’en a rien à cirer de la table ?

Elle fait comme elle veut. En effet, elle se fiche pas mal de moi si par exemple elle est au téléphone avec sa mère. Tu te conditionnes en te répétant que tu ne seras pas forcément utilisé, que tu n’es que déco. Si finalement l’autre décide de se servir de toi et bien là, tu vas découvrir l’érotisme de l’objet que tu es censé être. La forniphilie, c’est un jeu basé sur la frustration. Tout d’un coup, au lieu de t’oublier dans un coin, on va t’utiliser. Wahou ! C’est génial ! L’érotisme d’une table, ça va être qu’on mange sur son dos, qu’on y étende ses pieds. Ton dos va alors devenir une zone érogène. On va y poser les tasses à café, l’assiette, le vase. J’oriente toutes mes sensations sur ce nouveau point G. Avec un masque sur les yeux, je suis beaucoup plus dans l’auditif et le tactile.

David Blázquez Forniphilia
David Blázquez

Est ce qu’on peut mettre la table ? La monter ? La démonter ? Sans rire, est ce que ta copine peut aller sur le terrain génital ?

Elle peut le faire mais ce n’est pas systématique. Une fois, j’ai fait le fauteuil. J’étais assis, recouvert d’une house avec le sexe apparent. Un fauteuil sextoy en somme. Elle m’a utilisé, j’ai eu beaucoup de chance, c’était magique. Une autre fois, j’ai fait le pommeau de douche, j’ai tenu le jet au dessus d’elle, elle ne m’a pas touché.

Les meubles ne sont jamais assez astiqués ! Ça peut mal tourné ? Genre ta copine t’oublie vraiment dans un coin ?

J’adore faire la table de chevet parce que t’es tout proche de la personne au lit. Le problème c’est qu’elle s’est endormie complètement. Or, j’étais attaché, enroulé dans du cellophane. Je suis allé au bout du délire et je suis resté silencieux à patienter jusqu’au lendemain (rires). J’ai ressenti un mélange d’excitation et de détresse. Si tu penses à ton corps, aux coudes qui te font mal, tu passes à côté du truc. Mais quand tu renonces à compter les minutes qui passent, là tu atteins le stade ultime, seul dans ta condition d’objet. C’est presque une forme de méditation, en tout cas une transcendance.

Ça te fait planer donc ? Est-ce que tu atteins une forme d’extase ?

Ça me fait du bien à la tête de ne rien faire tout en étant quand même utile. C’est un peu le comble du lâcher-prise. Je renonce à être un individu avec tout ce que ça comporte de devoirs, de responsabilités, de désirs inaccessibles. Quelque part pour moi, la soumission n’est pas de bien supporter la morsure du fouet, mais de dépasser le carcan du « donnant-donnant », pour enfin apprendre à donner sincèrement sans attendre de récompense en retour. Dans cette pratique, il n’y a aucune rétribution sexuelle ni aucun soulagement à exiger. Si je veux être une table, je ne peux pas vouloir jouir, ça, c’est un truc d’humain !

David Blázquez Forniphilia
David Blázquez

Notre société de productivité nous pousse à être rentables en permanence, à s’agiter. Quelque part, faire la chose, est-ce que ce n’est pas une forme de résistance ?

Accepter de s’ennuyer, ce n’est que comme ça que l’ont peut créer, avoir de vraies idées. Sans aller jusque là, j’accède à une forme de lenteur libératrice. Quelque part, le fantasme sous-jacent, c’est d’être oublié, condamné à cette condition pour l’éternité. Et c’est curieusement un soulagement que de ne plus avoir à produire et choisir son avenir…

Dans notre société, l’image de la femme objet est encore présente et en même temps de plus en plus contestée. Ça ne te dérange pas de jouer l’homme objet ?

Non au contraire, si les femmes sont traitées en objet, alors à votre tour de nous réifier car parfois, même si ça peut vous sidérez, nous vous l’envions. C’est l’éternel fantasme de se mettre dans la peau d’une femme. Regarde la réalité des sites de rencontre ! Les femmes y croulent de sollicitations. Elles sont « objets du désir ». Tandis que les hommes y multiplient les tentatives, vaines pour la plupart, ils y gèrent l’insuffisance de leur charme. Ils sont « sujets frustrés ». En inversant les rôles, l’homme expérimente ce que c’est qu’être à son tour l’objet. Du désir ou pas, d’ailleurs. C’est même érigé en stratégie marketing dans le cas d’Adopte un mec par exemple. Et puis, il y a une pression sociale qui pèse sur les hommes. Ils doivent toujours prendre l’initiative, assumer, faire des choix… Et bien là, le mec se laisse aller, il se met en vacances de tout ça !

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