Léa, transsexuelle : “je ne veux pas que les hommes me prennent par dépit”

Comment prévenir ses prétendants qu’elle n’est pas une femme bio ? Pas facile de trouver l’amour pour ma copine Léa, transsexuelle et anciennement Gérald. Pour suivre sa transition sur la durée, voici sa 2ème interview. A son retour de vacances, elle raconte aussi son passage au camp naturiste du Cap d’Agde, les clubs où pour entrer, elle doit montrer “chatte blanche”, la drogue qui durcit les traits du visage, les masculinise et rend encore plus repérable, et enfin ses perspectives de rentrée, bref, la suite des opérations.

En mai, je l’avais interrogé une première fois pour le blog.  Dans cet interview, Gérald/Léa, 40 ans, raconte le début de son parcours de trans, les premières opérations, les hormones, le regards des autres, sa familles, ses amis et ses rêves. Nous nous connaissons depuis longtemps, ce qui me permet de recueillir des confidences très poussées. Presque 4 mois plus tard, je la retrouve. Son apparence physique est encore ambigüe, très androgyne. Le visage possède toujours des traits masculins mais son corps arbore de jolies formes arrondies et même un peu de poitrine, résultats du traitement hormonal. Même si ma langue fourche parfois, ça devient de plus en plus naturel d’en parler au féminin. C’est la raison pour laquelle désormais sur le blog, ce sera Léa. Nous voilà toutes deux à la terrasse d’une brasserie du boulevard Hausmann. Elle porte un jean slim et un top assez sage comme Madame Tout le Monde. Pas d’ostentation pour cette trans en quête permanente d’indétectabilité. Voici la deuxième interview de cette série qui suit cette aventure des temps modernes.

Paris Derrière : L’année passée, en vacances au Cap, tu n’avais pas entamé ta transition, tu t’étais travesti avec tout un tas d’artifices, faux seins, perruque etc… Cet été, tu y es retournée transformée, avec de vrais atouts… Est-ce plus facile de faire des rencontres en trans ou en trav ?

Léa : Ça peut paraitre paradoxal mais l’année dernière en travelo, je n’ai pas arrêté ! J’avais besoin de me prouver que j’étais belle. Alors que cet été, ça a été plutôt calme ! D’abord, je m’accepte davantage donc j’ai moins besoin de me rassurer. Et puis, dès que je rencontre un homme, je me prends la tête : “s’est-il rendu compte de quelque chose ? A quel moment faut-il le prévenir que je suis trans et non une femme bio, au risque de tout casser alors que nous passons un super bon moment ?” Terrible dilemme. Et après souvent, il y a le rejet ou la mise à distance. Je l’ai vécu plusieurs fois cet été. Mais je n’aime pas prendre mon partenaire en otage. Je veux qu’il m’accepte comme je suis et non qu’il s’oblige, une fois au pied du mur parce qu’il n’ose pas dire “non”. S’il me baise par dépit, je me sentirai dégradée. Sans compter qu’il risque ensuite de regretter. C’est sûr qu’en travelo, je n’avais pas ce problème, ça se voyait tellement que je n’étais pas une femme…

Est-ce que le profil des mecs que tu attires, a évolué ?

La grande différence c’est que les types qui me regardent cette année, sont vraiment des hommes à femme, qui ne sont pas attirés par les travs ou les mecs. Par exemple en boîte, j’ai rencontré un costaud tout tatoué comme j’aime. Je l’informe que je suis trans. Je me retrouve chez lui, nous sommes tous les deux un peu ivres. Et là, le gros baraqué me dit :“j’ai envie de te sucer” (rires) Bon, il a fait ça 2 secondes comme il aurait lécher une chatte. Puis, nous faisons encore quelques câlins et le mec s’endort. Là, j’ai été prise de panique ! Je me suis dit, quand il se réveillera, il aura décuvé, il risque peut-être de ne pas assumer et devenir violent. C’est une masse d’au moins 100 kilos ! Et moi, je suis hyper fragile, 59 kilos. Alors je me suis cassée !

 Christer Strömholm Les Amies de Place Blanche
Christer Strömholm Les Amies de Place Blanche

Et dans les clubs libertins du Cap, ça se passe comment pour les créatures ?

La plupart des clubs a très peur que dans les backrooms, les trans ne préviennent pas les autres clients, qui font alors des scandales devant la surprise (rires). Les hommes hétéros ne sont pas là pour ça. Du coup à la porte, un patron de la boite ma demandé : “lève ta robe !”  J’ai pu entrer car j’avais fait un placage parfait des mes parties génitales mais j’étais choquée. Je n’approuve pas la méthode même si je comprends le problème. Bref, où que tu ailles, quoique tu fasses, tout est compliqué !

Comment comptes-tu faire alors pour rencontrer l’âme soeur ?

Finalement, il faut que je m’y prenne comme les filles à l’ancienne : ne pas consommer, apprendre d’abord à se connaître et attendre que le mec tombe amoureux. Une fois qu’il l’est, il m’acceptera. Avoir une vraie histoire avec un trans, ce n’est pas donné à tout le monde. Alors pour qu’il accepte ce fardeau, il faut mettre d’autres choses dans la balance : mon humour, ma sensualité, faire en sorte qu’il se sente bien avec moi. En attendant, j’ai mes amis et je me rends compte à quel point c’est important. Lors de la première interview, je t’avais dit que j’aurais aimé m’isoler complètement, partir loin jusqu’à l’opération finale, mais c’est une connerie. La transition est un tel chambardement qu’il faut des points de repère, de la stabilité autour de toi. C’est vital !

trans-600x210

Est-ce qu’il y a eu d’autres situations où tu étais repérable ?

Quand je suis fraîche et net, je fais illusion. Mais j’ai remarqué que quand je prends des stupéfiants, ma tête se crispe, mes mâchoires se serrent. Du coup, les gens me grillent. La cocaïne et l’ecstasy accentuent les traits masculins. Les questions gênantes surviennent à ce moment là, du style “Mais t’es un mec ou une fille ?” En plus, comme je suis mince, si je saute un repas parce que je suis défoncée, en quelques heures, je deviens cadavérique. Maintenant pour moi, drogue = je deviens moche, travelo dans deux heures. Ça va m’aider à m’en passer définitivement.

Parlons de ta rentrée. Tu cherches à louer un appartement et c’est compliqué.

Là, j’enfile de nouveau ma vieille chemise à rayure et mes chaussures de mec, je mets mes sourcils en bataille pour les épaissir, je prends une voix bien grave et je rencontre les bailleurs. Et c’est comme ça pour toutes les démarches. Ce retour en arrière est très dur à vivre, j’en pleure, mais c’est impossible autrement car au niveau administratif, je reste un homme. Tant que je n’ai pas une vie de femme h24, tant que mes parents ne sont pas au courant, ce serait suicidaire de changer de sexe sur les papiers d’identité.

IMG_3013
Le gel aux hormones avec lequel se badigeonne Léa

Côté boulot ?

Je travaille à mon compte, c’est assez miraculeux d’ailleurs d’avoir trouver ce taf. Sinon, comme je te l’ai déjà dit, c’est impossible de se faire embaucher dans une entreprise. Personne ne veut de toi.

Et côté bistouri ?

J’ai déjà fait poncer les reliefs des sourcils, affiner le menton, et retirer la pomme d’Adam. Je vois le chirurgien ces jours-ci pour refaire le nez. Il doit enlever 2 centimètres. Peut-être que je vais faire les pommettes. Ce n’est pas forcément des implants. Depuis peu, ils parviennent à te prélever de la graisse, ils la passent à la centrifugeuse et ils te l’injectent au dessus des joues ! Du coup, il n’y a pas de rejet. L’idée, c’est d’avoir enfin une tête féminine.

Tu ne regrettes jamais l’époque où tu étais homme ?

Non, vraiment pas. Mon obsession, c’est d’aller au bout. L’endocrinologue vient de me demander de suspendre mon traitement hormonal pendant 10 jours. C’est nécessaire pour que je me soumette à des examens. J’ai donc arrêté d’en prendre depuis hier. Je me sens hyper mal. J’ai l’impression de redevenir un mec. Évidemment que ce n’est pas le cas, c’est psychologique. Mais j’ai une peur panique de perdre du terrain. J’aimerais tellement pouvoir aller plus vite, mettre fin à toute cette souffrance, voir enfin à long terme et faire des projets. Mais pour l’instant, c’est impossible. Cela dit, j’ai la chance de voir le monde avec une bonne dose d’humour. C’est ça qui me sauve. Et puis j’aime les défis. Là, je suis servie ! (rires)

La 1ère interview de Léa : Quand ton copain devient copine