Branlette, quand tu nous guettes !

La pratique de la masturbation va t-elle prendre de plus en plus d’ampleur dans le futur ? L’étau de la religion se desserre, les hommes en profitent et parfois en abusent. De leur côté aussi, les femmes commencent à se décoincer. Mais c’est plus lent. Quand tel est le cas, les sextoys sont étonnamment privilégiés aux jouets pourtant gratuits et à portée de main : les doigts.

Il y a peu, j’ai été invitée à m’exprimer sur le sexe du futur avec les robots dans l’émission de Flavie Flament sur RTL “On est fait pour s’entendre” au côté de l’anthropologue spécialisée sexualité Agnes Giard et du psychiatre Serge Tisseron. Sauf que coucher avec Nono, le pote d’Ulysse 31, c’est pas pour tout de suite… A plus court terme, je suis convaincue que demain, l’onanisme, la branlette si vous préférez, va prendre de plus en plus de place dans notre sexualité. A l’époque du “moi, moi, moi”, des réseaux sociaux et du développement personnel, la masturbation va t-elle pas devenir une pratique emblématique des prochaines années ?

C’est la plus ancienne des activités sexuelles humaines. Sur France Cul, l’émission de Charle Dantzig, “Le secret professionnel de la masturbation” nous révèle que dans les sociétés antiques, se caresser n’était pas un problème. Le philosophe Diogène Le Cynique, se masturbait dans la rue, comme les chiens (“cyn” en grec, d’où le nom de l’école “cynique”). Ce n’était pas pour le plaisir mais pour évacuer les fluides corporels. Les médecins lui attribuaient des vertus thérapeutiques y compris pour les femmes qui pouvaient ainsi soulager leur nervosité.

Seulement voilà, jeu de main, jeu de vilain ! La religion catholique est passée par là, reléguant pendant des siècles, la pratique au rang de grave péché honteux qui risquait de mettre en péril la reproduction. Si bien qu’aujourd’hui encore, plane toujours l’idée que celui ou celle qui se masturbe est un(e) malade ou un(e) looseur (se).

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Même si le poids des interdits pèsent toujours sur eux, les hommes pratiquent plus que les femmes.  Selon une étude menée en 2009 sur presque 6000 américains, un homme sur cinq environ, avoue se masturber 2 à 3 fois par semaine, contre moins d’une femme sur 10.

Chez les moins de 35 ans, le masturbation devant du X en ligne est devenue une culture qui possède son média, Le Tag Parfait. Le très bon site, le Club des Branleurs de Lyon, en a même fait une philosophie de vie, clairement assumée. Oui, il y a plein de fappeurs heureux ! (version francisée de fapper, homme qui se masturbe, “fap” évoquant le bruit s’y rapportant). Alors évidemment, comme toujours, certains ont un peu abusé des bonnes choses. Une addiction dont témoigne parfaitement le super film issu du cinéma indépendant américain, Don Jon de Joseph Gordon-Levitt, avec dans un second rôle, Brie Larson ainsi qu’une affolante Scarlett Johansson. Incarné par l’auteur, le héros préfère se l’astiquer devant son ordi plutôt que de fonder une famille avec le sex-symbol.

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Joseph Gordon Levitt, auteur, réalisateur et acteur dans DON JON

Certains addicts, pour s’en sortir, intègrent les “no faps”, communauté virtuelle dont les membres s’encouragent et se lancent des défis comme 40 jours sans céder à “Madame 5”. D’autres repentis militent au sein des assoc “No Porc”, pardon “No Porn” comme Stopporn. Il y a aussi une appli sur smartphone, qui prévient vos proches, quand vous regardez du X. Une geekerie mise au poing par des  évangélistes américains. Sans blague !

Remarquez qu’il y a beaucoup plus d’expressions fleuries pour désigner la masturbation au masculin qu’au féminin : “se faire dégorger le poireau”,”se polir le chinois”, “s’astiquer la nouille, le levier de vitesse”, “traire l’anguille,” la preuve avec cet article très renseigné de mes confrères de Topito.

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Du côté des nanas, l’art de la pignole reste beaucoup moins répandu. Pourtant, on ne compte plus:

  • les articles qui en vantent les bienfaits : L’Express “Masturbation féminine, 5 bonnes raisons de s’y adonner”, Top Santé “Les secrets de la masturbation féminine” ou encore Femina “Les bons côté de la masturbation”.
  • Les blogueuses et blogueurs qui testent les sextoys et fournissent des comptes rendus ultra détaillés: Nouveaux Plaisirs, 69 Désir, Objets de plaisir, Le Club des Branleurs de Lyon etc… On pourrait imaginer que cette activité devienne un métier: branleuse et donc brailleuse professionnelle. Et pourquoi pas ?

Malgré tout cela, à peine 15% des femmes sont équipées d’un engin animé ou non à vocation masturbatoire. Et en général, quand elles s’en servent, c’est avec leur partenaire. Laura, “sexploratrice” au sein de l’assoc Les Chahuteuses et organisatrice de “réunions sextoys”, me confie que les filles s’intéressent d’abord aux modèles pour mec : “Y a toujours l’idée que le plaisir masculin passe en premier. Se caresser demande de prendre du temps pour soi, nécessaire au lâcher prise. Ce que les femmes n’osent pas toujours s’accorder.” 

Adepte des toys de longue date, Hélène, 40 ans, reconnait une facilité aux effets pervers “parceque 4 minutes suffisent pour monter au rideau, alors qu’avec les doigts, il en faut au moins 10.” Y a un côté orgasme minute avec toujours l’idée de gagner du temps ! Cependant, “toucher directement son clitoris ou sa vulve n’a rien d’évident” prévient Elise, 35 ans, qui préfère le contact du tissus de la chemise de nuit. Dans l’inconscient collectif, le sexe de la femme est considéré comme impur et dangereux. Des croyances culturelles véhiculées par les mythes (vagin denté, méduse) mais aussi les religions monothéistes qui ont tendance à culpabiliser les nanas pour mieux les contrôler. Vieilles méthodes éprouvées… La docteure en psychanalyse, Sara Piazza que j’ai interviewé dans la web série documentaire Poilorama pour ARTE Créative, explique aussi que c’est là que se concentrent les interdits, “en même temps, le lieu du sexuel et du maternel”. D’où le malaise que la foufoune provoque aussi bien chez les garçons que chez les filles. Bref, ce sont des millénaires de préjugés à abattre et ça ne se fera pas d’un coup de braguette magique !
femme_se_masturbe_sur_fauteuil_desculotteesDans un billet sous forme de manifeste, le blog Déculottées défend les doigts, et pas juste un… La jeune auteure, la sagace Lady Shagass explique : “Se toucher soi-même avec ses doigts, c’est être connectée avec son propre corps et donc son propre plaisir. Les doigts ont ce supplément érotique lié au toucher de sa chair contre sa propre chair. Se masturber, c’est se faire l’amour. C’est se donner de l’amour, du plaisir, de l’excitation, de la jouissance. Et j’aime cette intimité que l’on offre à soi-même, en glissant sa main dans sa culotte, en osant s’explorer, se caresser, s’ouvrir. Se toucher, c’est devenir le virtuose de sa propre partition de plaisir et c’est ce qui me plaît. (…) C’est apprivoiser ce triangle secret entre nos jambes et cesser de le considérer comme une partie de notre corps, inconnue et qu’il n’est pas ou peu appropriée de toucher.” Tout est dit, amen !

La branlette nous reconnecte avec notre corps dans un monde où nous avons sans cesse l’esprit ailleurs, à anticiper ou le nez plongé sur nos smartphones, nos ordis et nos réseaux sociaux.  Ajoutez à cela, qu’en France, la culture cartésienne du “je pense donc je suis”, dissocie l’esprit du corps.

En tout cas, certains prédisent que la masturbation occupera une grande place dans la sexualité du futur. Sur le site de Marie-Claire, je vous recommande l’interview du jeune écrivain Thibault de Montaigu qui signe chez Grasset le roman Voyage au bout de mon sexe. Il explique : ” L’autoérotisme est le dernier lieu qui échappe au regard, au jugement et à l’intrusion. Il agace aussi le pouvoir, car avec lui on n’est pas dans l’échange commercial, le visible, le témoin. C’est la pratique la plus libre, la plus démocratique et la plus naturelle qui soit. Tout le monde y a droit.”

Alors profitons en ! Et puis, ce n’est plus un plaisir exclusivement solitaire. La masturbation peut parfaitement se consommer en couple à en croire cet article sur Psychologie.com . Bon alors, ce soir, on commence la révolution, un poing levée et l’autre dans la culotte !

5 thoughts on “Branlette, quand tu nous guettes !

  1. Merci beaucoup d’avoir mentionné mon blog dans ton article ! Super article très intéressant. On n’a pas fini de lutter pour la masturbation libre de tous préjugés et notamment la masturbation féminine malheureusement. Mais bon, les choses avancent, l’industrie du sextoy aide à rendre ludique l’idée même de la masturbation. J’ose penser que la gratuité du porno aide aussi à pousser la masturbation féminine car il est plus simple d’accéder à des vidéos excitantes sans se sentir spécialement honteuse. Mais bon, comme tu le dis bien : “La religion catholique est passée par là, reléguant pendant des siècles, la pratique au rang de grave péché honteux qui risquait de mettre en péril la reproduction. Si bien qu’aujourd’hui encore, plane toujours l’idée que celui ou celle qui se masturbe est un(e) malade ou un(e) looseur (se).” Donc là, on touche à l’inconscient collectif, et c’est toujours plus dur de briser les barrières ancrées dans l’inconscient. Mais je reste optimiste !! 🙂

  2. Tres bel article je plussoie
    Un petit test très rigolo, juste vous parlez simplement d’un rêve erotique avec des copines :
    Soit vous arrivez à de l’emballement et tout ce qui etait contenue ce déverses … je retourne chercher une bouteille de rhum blaguer ca donne soif (et des idées aussi)
    Soit vous avez à faire à un loooooong silence qui débouche en général sur “oh il faut que je te laisse j’ai rendez vous chez …” aux choix coiffeur, pedicure, estheticienne, plombier, garagiste, nounou, charcutier traiteur, ophtalmo, troupe de pingouin venu dire bonjour …
    Je crois que ce qui va le plus aider c’est de parler simplement, naturellement de ce que nous faisons, vivons, ressentons (et c’est valable aussi pour les mecs)
    En tout cas merci pour ton travail Emma

  3. Bonsoir,
    Je suis un homme marié depuis bientôt 30 ans. Dépucelé à 28 ans, je continue à me masturber pour vérifier si ça marche toujours bien, en attendant de régler mon problème d’éjaculation précoce chronique. Article très bien fait, bien documenté, ce qui n’exclut pas l’humour, et la précision. Et cela permet d’évacuer un peu mes soucis et faire patienter mon amour. Continuez Emma, vous êtes formidable !

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