Objectif au coeur de l’orgie

Ressan - Paris libertin

C’est le seul photographe admis dans les soirées libertines parisiennes depuis plusieurs dizaines d’années. Ressan vient de publier Paris libertin, un très beau livre de ses oeuvres au coeur de l’action, premier ouvrage du genre. Une chouette idée cadeau à l’occasion des fêtes. Pourquoi les libertins lui accordent-ils une confiance infinie ? Comment le milieu a t-il évolué ? Quels sont les tabous qui persistent ? Le libertinage est-il de gauche ou de droite ? Pourquoi est-ce, comme le foot, l’un des derniers lieux de mixité sociale ? Interview au fond de la chose.

Paris Derrière : En quoi tes photos diffèrent-elles du porno ?

Ressan : Pour ce livre, je me suis imposé des contraintes absolues : d’abord, évidemment, ne pas voir de visage pour respecter l’anonymat tout en montrant l’émotion. Pas d’organe, tout est dans la suggestion. J’ai fait des milliers de photos pour en garder 250 environs.

Pourquoi avoir choisi de travailler sur ce milieu ?

Je suis un enfant de Belleville avec des parents de milieux ouvriers. A 17 ans, j’étais jeune livreur pour un labo photo. Je me rendais régulièrement chez Helmut Newton. Cette star de la photo provocante, travaillait sur la féminité, le fétichisme et ça a perturbé le jeune homme que j’étais (sourire). Ensuite, j’ai bossé comme laborantin. Alors que je laissais sécher des clichés de nus, une dame qui travaillait pour des magazines érotiques, m’a repéré. Elle avait besoin de photos pour accompagner des témoignages. C’est la que j’ai découvert le milieu échangiste. Je ne le connais seulement qu’en tant que photographe.

autoportrait ressan
autoportrait ressan

Pourquoi ne t’es-tu jamais laissé tenter à rejoindre la partouze ?

Mettre la distance, c’est primordial pour moi. Sinon, j’aurais peur de tout mélanger. Les gens me confient leur image avec toutes leurs folies. Je ne veux pas d’enjeu de séduction, ce qui peut déboucher sur des problèmes. J’ai toujours ces moments de pudeurs qui me protègent. J’entre dans leur intimité sans violer leur espace. Cette manière de procéder, c’est ce qui fait que les gens sont à l’aise. Je ne suis pas le voyeur qui ne veut pas en rater une miette. D’ailleurs, parfois je pars au bon moment, je rate une super scène. C’est pas grave, c’est comme ça (rires) !

Y a quand même une part de jeux avec eux ?

C’est certain. Les libertins vont tout faire pour rendre la situation excitante. D’abord pour eux même, parce que ça participe à leur fantasme, de se montrer. Beaucoup de ceux qui sont dans le livre sont très fiers d’y être et certains ont des postes à responsabilité. Des milliers de personnes vont les voir, mais aucune ne pourra les reconnaître. C’est un jeu de cache-cache, une sacrée transgression qui leur apporte beaucoup d’adrénaline ! Lorsque tu as devant ton objectif des personnalités du show biz, tu ne peux prendre de risque avec leur image, j’ai la même vigilance avec Monsieur et Madame Michu.

Ressan : "Toute l'intensité du plaisir en dans le bas de la photo, au niveau du tapis."
Ressan : « Toute l’intensité du plaisir en dans le bas de la photo, au niveau du tapis. »

Quel est le profil de ces libertins ?

Je considère toujours que j’ai à faire à des grands enfants. La moyenne d’âge tourne autour de 40 ans. Ce n’est pas un hasard, beaucoup ont connu un premier mariage, leurs enfants ont grandi. Ils ont rempli leur devoir moral vis à vis de leurs parents, de la société. Puis, ils ont refait leur vie, passer un cap. Ils ont moins de compte à rendre, ils savent pourquoi ils viennent, tout est permis, ils veulent s’éclater. Ce sont des jouisseurs dans le bon sens, c’est à dire des gens qui ont envie de vivre. C’est simple, je n’ai jamais assisté à une engueulade de couple.

Comment gèrent-ils cette vie parallèle ?

Il faut se dire que c’est une parenthèse dans l’espace et dans le temps et ne jamais en déborder. Au début, très vite, un couple peut se retrouver avec un carnet d’adresse de 30 noms, et ça c’est très jouissif dans une société qui devient de plus en plus repliée sur elle même, malgré tous les moyens de communication. Alors, certains veulent tout essayer, comme des ados, et ils abusent, tombent dans l’excès mais ils le payent très chers. Le matin, il faut arriver à se regarder dans la glace et leur couple ne résiste pas. Ceux qui arrivent à réguler les plaisirs, c’est ceux qui durent.

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As-tu un petit conseil pour éviter la cata ?

Il faut débriefer ensemble ce qui s’est passé la veille. Parfois, il y a des situations qui reposent sur des mal-entendus, des non-dits. Il faut rester connecté à l’autre, en confiance totale. Une femme peut se retrouver avec 2 ou 3 partenaires mais son regard croisera toujours celui de son homme. Une fois qu’ils rentrent à la maison, les couples font l’amour, juste tous les deux et c’est très fort.

Comment le milieu a t-il évolué en 15 ans ?

Autrefois, 9 fois sur 10, c’est l’homme qui incitait sa femme a venir là. Aujourd’hui, les choses s’équilibrent incroyablement, beaucoup de femmes sont initiatrices et ça change tout. Les dames savent davantage ce qu’elles veulent, ce qu’elles attendent. Dans le livre, trois femmes sont montées spécialement sur Paris pour que je les immortalise avec leurs amants, alors qu’elles sont mariées et leurs époux ne connaissent pas leur double vie. C’est une forte marque de confiance d’être contacté pour photographier cela !luigi_antoine_19juillet2015-438 copie

La bisexualité masculine, toujours taboue ?

Je tenais à mettre des clichés d’hommes bi dans mon livre et ça n’a pas été simple ! Pourtant depuis 5 ans environs, les choses commencent enfin à bouger. Curieusement, c’est souvent à la demande de leur femme. Son regard approbateur, son autorisation est primordiale pour libérer Monsieur de toute culpabilité : « tu peux le faire chéri, et tu resteras mon homme, tu ne sera pas dévirilisé. » Donc, il est clair que ce tabou tombera grâce aux dames. Ce sont elles, qui possèdent la clé.

Il y aussi des scènes BDSM dans ton ouvrage, plutôt des femmes soumises d’ailleurs. C’est l’influence de Fifty Shades ?

C’est vrai que depuis cette vague, le BDSM a investi les soirées. Ce roman a terriblement participé à rendre possible, accessible ce que beaucoup de femmes fantasmaient dans leur coin sans jamais oser l’exprimer. Mais il y  a autant de soumis que de soumises. Simplement, c’est encore trop difficile à assumer pour les hommes et donc de se faire prendre en photo. Voila pourquoi il n’y en a qu’une dans mon livre. Les femmes peuvent facilement se mettre en scène car il est acquis dans l’inconscient de chacun qu’une femme puisse être soumise, pour les hommes il y a des réticences qui tombent mais le chemin me semble encore long.

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Le milieu libertin, conservateur ?

Pour moi, le libertinage est de droite. C’est un homme de gauche qui dit ça (sourire). A gauche, il y a un côté moral, bien pensant, il ne faut pas oublier que les socialistes étaient contre le droit de vote pour les femmes, pensant que les curés allaient les influencer. La sexualité libertine est de droite libérale plus exactement dans l’esprit « C’est ma liberté de consommer, de polluer, de baiser comme je veux. » L’échangisme, c’est le libre échange… Dans un numéro de Philosophie Magazine, Michel Onfray dit quelque chose d’assez juste « Dans mon esprit, un libertin se doit d’être attentif. Chaque époque contamine le libertinage avec ses travers : le libertinage est féodal avant la Révolution française, bourgeois pendant le XIXe siècle, consumériste dans les années 70-80. Autant dire que, depuis au moins deux cents ans, il est peu soucieux de l’autre. Celui que je propose tâche d’être libertaire, féministe et égalitaire »

Le libertinage serait l’un des derniers lieux de mixité sociale. C’est vrai ?

Dans ce milieu-la, j’ai rencontré des gens que je n’aurais jamais connu autrement. Le libertinage a cela en commun avec le foot : réunir dans un même endroit des gens de milieux très différents, employés, patrons, ouvriers, bourgeois. C’est rare dans la société française qui fonctionne par réseau.

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Ressan, tu es de culture maghrébine…

C’est probablement l’explication de ma pudeur, qui étonnamment me permet d’être à l’aise sur ces terrains. Après, il y a certes le plaisir de la transgression mais les interdits se retrouvent dans les 3 religions monothéistes.

Et l’amour dans tout ça, c’est peut-être aussi ça, qui oppose tes clichés au porno ?

Oui, bien sûr et j’espère que ce point fondamental du libertinage, ressort. Derrière ces photos, il y a des belles histoires comme celle de cette dame qui est venue s’amuser. Pendant ce temps, son mari gardait les enfants. Il était au courant. Il voulait juste que je lui envoie les photos et qu’elle lui raconte tout, une fois rentrée. J’ai longuement discuté avec ce monsieur. Ce n’est pas du mépris, ni de l’indifférence, au contraire. Il voulait juste que sa femme soit heureuse et que, quand elle rentre, ce bonheur rejaillisse sur leur couple. De l’amour pur, comme il est rare d’en voir.

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Paris libertin By Ressan (69 €)

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