Avec internet, vivons-nous une seconde révolution sexuelle ?

Presque 50 ans après la révolution sexuelle, le net a t-il chamboulé les moeurs ? La toile permet une sexualité virtuelle en tout anonymat. Nous sommes devenus les créateurs de notre propre pornographie. Que reste t-il de mai 68 ? Le couple triomphe, délesté du fardeau de la procréation. Aujourd’hui, de nouvelles questions se posent alors que deux hommes peuvent élever un enfant. La révolution du genre et la possibilité de s’autodéfinir en dehors de toute intervention médicale est en marche. C’est le point de vue d’Alain Giami, psycho-sociologue, directeur de recherche à L’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale). Il vient de coordonner l’ouvrage Révolutions Sexuelles aux éditions La Musardine (avec l’historien hollandais Gert Hekma). 4 questions de fond pour Paris Derrière

 

Alain Giami
Alain Giami

Paris Derrière : Sites de rencontre, sextoys en VPC, porno à portée de main, business des webcams, peut-on affirmer que le net a impulsé une seconde révolution sexuelle ?

Alain Giami : oui et pour plusieurs raisons. Le net a d’abord révolutionné la communication et par là même la rencontre sexuelle et amoureuse. Les sites de rencontre ont mis en rapport de gens qui ne se seraient jamais rencontrés autrement. Cela dit, on s’aperçoit que les codes de sélection ne permettent pas un véritable brassage des classes sociales ni des âges. Finalement, c’est la même chose qu’à l’époque des agences matrimoniales qui permettaient au bourgeois de rencontrer une bourgeoise et plus rarement à une « bonne » de rencontrer un riche héritier. En fait, le net permet surtout la mise en contact de gens qui partagent des goûts particulier par exemple, pour tel ou telle forme de sexualité. En cela, des personnes qui se sentaient isolées et marginales, peuvent maintenant facilement former des communautés virtuelles et même se rencontrer…. Mais ce n’est pas obligatoire et les relations restent vécues dans l’imaginaire avec autant d’intensité émotionnelle.

Pour vous, le grand chamboulement du web, c’est aussi la possibilité d’avoir une vie sexuelle virtuelle.

Oui, c’est une grande liberté offerte par la toile. Grâce aux réseaux sociaux, aux blogs dont certains avec des textes collaboratifs mais aussi grâce à l’expérience Second Life. Au lieu de recevoir passivement des images créées par d’autres, chaque personne peut élaborer sa propre histoire, son scénario et ses films et les partager publiquement avec d‘autres. On devient les producteurs de notre propre pornographie. On peut déballer ses fantasmes en tout anonymat, les réaliser grâce aux sites de rencontres et les médiatiser en webcam ou en sextape.

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Mais cette révolution là, elle a commencé dès les années 80, et en France avec le Minitel Rose. Au départ, le contact se faisait uniquement par voie de messages écrits avec un système de messagerie. C’est à cette époque que l’on a pu commencer s’inventer des personnages virtuels, on pouvait changer de sexe, d’âge, de classe sociale, s’inventer une apparence, un avatar et personne n’allait venir vérifier avant qu’on ne passe à l’échange téléphonique ou à la rencontre dans une brasserie avec « libé sous le bras ». Il y avait une grande part d’imaginaire. Aujourd’hui avec le système des webcams, c’est finalement plus compliqué. C’est plus difficile de se faire passer pour un autre et on retrouve les limites imposées par son identité, sa classe sociale, et surtout son propre corps …

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Internet a t-il révolutionné la consommation de porno ?

Certe, le porno a investi la toile dès son origine mais rien de très nouveau au fond. La représentation du sexe a toujours été présente lors de la création d’un nouveau média visuel. Prenez la photo pornographique à la fin du 19ème siècle. Le cinéma et la vidéo, idem. Ce qui change, c’est le fait que ce soit accessible gratuitement. Mais le plus important, c’est la révolution de la consommation. Avant, il fallait dénicher un sex-shop dans un quartier réservé pour pouvoir acheter du porno. Depuis l’avènement de Canal+ et du porno codé et ensuite d’Internet, le porno déferle à la maison et c’est ce qui a permis aux femmes et aux enfants de commencer à en consommer sans avoir à se rendre dans les quartiers chauds. La vraie révolution est dans la banalisation, la domestication du porno et son accessibilité à tous au delà de sa grande diversification avec des répertoires et des catalogues quasi infinis qui sont rendus disponibles… dans certaines limites cependant : tout n’est pas permis et la censure veille sur les producteurs autant que sur le consommateurs.

Que reste-il de mai 68 côté sexualité ?

Ce qui a mis fin à l’amour libre, c’est l’arrivée du sida à la fin des années 80. Du coup, le grand gagnant c’est le couple, pur produit de la révolution sexuelle. Dans les années 70, le couple commence à se dissocier du mariage. Plus besoin d’être marié(e) pour avoir une relation sexuelle et/ou être ensemble. Créé peu de temps avant le passage au troisième millénaire (1999), le PACS marque bien cette évolution. Et depuis quelque temps, plus besoin de s’accoupler pour faire un enfant. Le mariage pour tous ouvre la voie vers la possibilité pour deux hommes d’avoir des enfants. C’est aussi dans le sens du combat du militant américain Thomas Beatie défenseur du droit pour les hommes trans à porter leur enfant.

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Thomas Beattie

On va de plus en plus pouvoir choisir son sexe. En tout cas, c’est déjà possible en Argentine et ça commence au Danemark et à Malte. Après la sexualité sans reproduction, la reproduction sans sexualité. Les identités de genre ne sont plus dépendantes d’un organe génital. Internet a joué un grand rôle dans la diffusion des identités marginalisées, ne serait-ce que parce que le web permet à ces militants de communiquer, de s’unir et d’échanger. En fait, nous vivons davantage une révolution des genres qu’une révolution sexuelle.

Révolutions Sexuelles sous la direction d’Alain Giami et Gert Hekma. Collection L’Attrape-corps aux Editions La Musardine

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