Satomi Zpira, néo geisha française

Satomi Lukas Zpira
crédit : Lukas Zpira

Tous ses gestes sont étudiés, précis, des battements de cils à la position des pieds. Si Satomi Zpira aime se balader à Paris sur ses hauts talons pour profiter de notre belle capitale, elle travaille essentiellement à Osaka au Japon. Cette française d’origine canadienne, s’est construite un personnage de geisha moderne. Même si Satomi a appris les codes traditionnels de ces dames de compagnie, elle en joue à sa manière. Une geisha un peu punk mais une geisha quand même. Je l’ai rencontrée lors d’un de ses passages en France. Après un salut japonais, interview !

Paris Derrière : Qu’est ce qu’une geisha, car il n’y a pas d’équivalent en occident ?

Satomi : « Gei » se traduit par art et « sha » signifie une personne. Donc, c’est une artiste.

Quelle est sa fonction ?

Divertir. Pour cela, la geisha suit un cursus très strict, long, codifié, hiérarchisé. Tout un processus qu’on démarre très jeune. On apprend différentes disciplines : Le koto, un instrument traditionnel à cordes pincées, la harpe, la danse traditionnelle, la cérémonie du thé, l’arrangement floral, le port du kimono, la poésie, la littérature. Cette panoplie va permettre de divertir une clientèle. Ça peut être un homme seul mais le plus souvent des groupes de quatre jusqu’à dix. Pour se payer une geisha pour une soirée, c’est très cher. Donc tout le monde cotise. Et en général, ils font appel à deux ou trois geishas en même temps pour que l’une joue de la musique, l’autre danse par exemple.

Combien ça coute ?

De 500 dollars pour une geisha jusqu’à plusieurs milliers pour toute la soirée avec plusieurs geishas.

En fait, les clients se payent un spectacle. Non ?

Pas seulement, il y a aussi le service, s’asseoir avec eux, discuter, faire des blagues. Des petits jeux traditionnels. C’est un peu la même fonction que les hôtesses de lounge toujours au Japon. Un homme paye cher pour consommer avec une femme qui va lui servir à boire, allumer sa cigarette, discuter de politique, d’économie. Il faut pouvoir ajuster la discussion avec n’importe quel client.

crédit: Lukas Zpira

Est-ce que les geishas couchent avec le client ?

Il ne faut pas les confondre avec les oirans qui sont des prostituées. Pour les geishas, si certaines choisissent d’avoir des relations en dehors du cadre professionnel, cela ne regarde qu’elles.

Pourquoi les japonais n’ont pas ces conversations avec leur femme ?

Culturellement l’épouse gère le budget de la famille, elle s’occupe de l’éducation des enfants, le ménage, elle incarne la mère. Tandis que la geisha, c’est quelqu’un à qui l’homme va pouvoir se confier sans qu’il y ait de répercussion sur son couple. Une fois que la discussion est terminée, on n’y reviendra jamais.

De quel personnage occidental la geisha se rapprocherait le plus ?

C’est l’archétype de la femme idéale, qui connaît les arts de l’amour, de la séduction. Ça pourrait être l’équivalent des courtisanes du XVIIIème siècle.

Satomi Lukas Zpira
crédit : Lukas Zpira

Toi, tu n’es pas du tout dans cette culture là, tu es française d’origine canadienne. Du coup, tu as réinventé le métier à ta manière. Tu es une sorte de geisha contemporaine.

Il y a 7 geishas occidentales au Japon. Elles travaillent dans des maisons de thé, elles ont suivi la formation traditionnelle. Il faut mesurer moins d’1m60, ne pas avoir de tatouage, c’est très strict. Je ne rentre pas dans ces critères. Ma démarche est de sortir de ces codes tout en les utilisant à ma façon pour perturber la tradition. Donc mon parcours est atypique et indépendant. J’ai une formation de danseuse classique mais tout le boulot que j’ai fait ensuite m’a énormément changé. J’ai commencé sur place par la performance et la domination professionnelle. Je maîtrise parfaitement la langue, ça va de soi. À un moment, j’ai eu envie d’amener d’autres éléments plus raffinés et d’intégrer les arts traditionnels à mes prestations. Je trouve le soin du détail très érotique. J’ai pris des cours particuliers dans différentes écoles pour le koto, le port du kimono, la cérémonie du thé. Je dois être capable de tenir une conversation sur des sujets culturels et d’actualité. Et puis, j’étudie en ce moment l’œnologie, des connaissances dont mes clients profitent.

Une soirée type avec un client ?

L’homme a envie de se montrer, de marcher à côté d’une jolie femme. Généralement, il y a un diner dans un restaurant de mon choix. Si j’ai un client qui a un dîner de fonction, je vais porter un kimono que je vais choisir en fonction du contexte, c’est codifié. Il m’emmène avec lui et je participe aux conversations avec ses collègues.

Par ailleurs, Satomi, tu pratiques la domination toujours au Japon. Dans ce cas, est-ce que tu le fais en kimono ou en tenue fetish occidentale ?

Cela va dépendre du contexte. Je fais les deux. Pour une séance de shibari (bondage japonais) où je vais attacher mon client avec des cordes, je préfère le kimono. Mais certains sont fétichistes du cuir ou du latex. Je pratique alors en corset, gants, cuissarde ou catsuit latex.

Satomi Lukas Zpira
crédit : Lukas Zpira

Est-ce que c’est le même sm qu’en France ?

Pas tout a fait. La notion d’humiliation est beaucoup plus présente au Japon. On ne touche pas les mêmes complexes et le rapport a la nudité est différent tout comme le rapport homme / femme. C’est une société encore très patriarcale et il y a beaucoup de misogynie. Je préfère la domination psychologique ou il y a peu de contacts physiques. Quand je touche, c’est avec des cordes ou des instruments. En France, le sm me semble moins mental, plus axé sur la sexualité.

Tu es domina, pourtant, on imagine les geishas plutôt soumises…

Tout d’abord, je ne mélange pas mon travail de geisha et de domina. Ensuite, l’image de la geisha soumise en fait, est fausse. C’est elle qui contrôle du début à la fin, qui propose, qui incite. Même le système des maisons de thé est matriarcal. C’est une société secrète où les règles sont établies par les femmes pour les femmes. Tout ça au sein d’une société patriarcale, je trouve ça fascinant.

Est-ce qu’il t’arrive de coucher avec tes clients ?

Non.

Satomi, ta clientèle est-elle uniquement japonaise ?

À 99% oui. J’ai mis de longues années à construire ma clientèle selon des critères strictes.

Le fait que tu sois occidentale, ça change quelque chose pour tes clients ?

Oui il y a un certain statut à se montrer avec une occidentale. C’est un signe extérieur de richesse.

Peux-tu nous livrer quelques secrets de séduction de geisha ?

C’est valable pour les femmes comme pour les hommes au fond. Quand les gens veulent séduire, ils en font trop. J’aime bien la subtilité. Quand c’est trop direct, ça devient inintéressant. C’est bien de ne pas trop être obsédé par l’objectif. Alors que montrer sans montrer, être précis, avoir le geste juste sans s’agiter inutilement, c’est très efficace. La séduction, c’est prendre le temps, habiter l’instant, être là et pas ailleurs le nez dans le smartphone. Nous n’avons jamais été aussi connectés et en même temps autant déconnectés des autres et de notre corps.

Satomi Lukas Zpira
Crédit : Lukas Zpira

Quand tu viens à Paris, tu aimes te promener en talons hauts, pour prendre le temps d’admirer notre belle capitale…

Les gens ne profitent pas de cette ville magnifique, ils regardent par terre ou leur téléphone. Beaucoup de femmes portent des baskets pour courir, il faut que ce soit pratique pour être performant, faire un maximum de tâches dans une journée. Alors que si tu portes des talons hauts, tu es obligée de te redresser, lever les yeux, ralentir le rythme, sinon tu tombes. Du coup, tu vois les choses différemment. J’aime ce décalage. Je me balade au bras de mon mari Lukas. C’est dommage que les hommes n’appliquent plus trop cette galanterie. J’en vois qui marchent devant leur femme en talons-aiguilles, ils se plaignent qu’elles ne vont pas assez vite. Marylin Monroe disait « Je m’en fous de vivre dans un monde d’homme tant que je peux être une femme. » Le problème, c’est que nous sommes dans un monde d’hommes où il faut vivre à un rythme imposé par les hommes.

Est-ce que tu travailles parfois à Paris ?

Mes seules interventions sont des workshops shibari ou conférences / tables rondes pour des festivals comme EroSphère. À part ça, j’y passe régulièrement pour mes études en œnologie.

Est-ce qu’il y a de moins en moins de geishas ?

Leur nombre a connu une grosse baisse il y a 10 ans. Mais internet permet de renouveler la profession. De plus en plus de geishas ont des blogs, ça leur permet d’être indépendantes, de quitter les maisons de thé.

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3 Commentaires

  • Quelle merveilleuse découverte ! J’aime beaucoup cette idée de mariage de 2 cultures différentes. Bravo à Satomi pour son travail, sa motivation et son talent.

  • excellent comme d’hab ! j avais découvert l’univers des geisha et des maisons de thé au travers de l’empire des sens, superbe film au passage, ado je m y suis un peu intéressée mais ca restait de la « fiction » ca me fait super plaisir de lire les mots d’une « vrai » geisha et si en plus elle est un peu punk …
    Et oui re introduire le Zen dans son esprit dans nos quotidiens n’est pas chose facile. Juste se pauser et prendre le temps d être à ce qu on fait juste l’essentiel !
    Merci encore pour ces tableaux qui déforment nos illusions et croyances

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