Hamilton et fétichisme des adolescentes des années 70

D Hamilton - 1980

La Consolation, le livre de l’animatrice Flavie Flament où elle révèle avoir été violée à l’âge de 13 ans par le photographe David Hamilton fait l’objet d’un téléfilm qui sera diffusé ce 7 novembre sur France 3. Une question reste en suspens. Pourquoi ces clichés si ambigus, ont tant plu ? Vous allez me dire, dans les années 70 l’époque était plus permissive. Certes. Mais il y a une autre raison, inconsciente, à l’engouement érotique pour ces jeunes filles en fleur : le fétichisme pour les adolescentes lisses en réaction à l’émergence du féminisme et de ses corps libérés et poilus. Comme un trop plein de femmes velues, charnues, ridées comme un trop de femmes quoi ! Ce mouvement mêlant jeunisme et hypersexualisation s’est ensuite amplifié pour devenir la norme dominante. Décryptage

Il y a trois ans, j’enquêtais au côté du journaliste recherchiste Olivier Dubois sur les raisons profondes qui nous poussent toutes et de plus en plus les hommes à nous épiler. Nous en avons tiré la web série documentaire à succès, Poilorama, réalisée par Adrien Pavillard et diffusée par ARTE Créative. Cependant, cette enquête a été très touffue et nous n’avons pas pu tout relater notamment un point qui entre en résonance avec le travail de David Hamilton.

Nous nous sommes aperçus que le poil avait accompagné l’émancipation des femmes dans les années 60-70. Après des millénaires de corsetage, les femmes ont conquis leurs droits, elles jettent leur soutien-gorge, les corps se libèrent avec elles. « On va se lâcher complètement par rapport à la norme dominante, on va lâcher les cheveux, se mettre nues. C’est la notion d’expression corporelle qui apparaît à ce moment là » raconte le philosophe du corps Bernard Andrieu dans l’épisode 5.

Pour la première fois dans l’histoire, la chair que la religion avait rendu honteuse, s’expose fièrement, sans carcan, sans soutif. Des corps au naturel, pas encore botoxés, liposucés ou photoshopés. Et donc, ces corps s’exhibaient avec leurs imperfections et beaucoup, beaucoup de poils. Selon la sexologue Catherine Blanc, «  la sexualité était dans la rue. On manifestait dans la rue, on faisait presque l’amour dans le rue et on était « toutes touffes dehors » : c’était la révolution sexuelle. » Il suffit de voir les pornos de l’époque et la cultissime fourrure de Brigitte Lahaie. C’était la culture touffe et l’amour libre !

Esther Ferrer – Intime et personnel – 1977

Vous l’avez compris, nous sommes alors en pleine « jungle » féministe. Ces dernières revendiquent les poils qui sont en quelque sorte une part de leur identité. C’est là qu’un étrange phénomène se produit. La féministe poilue va devenir la caricature, l’épouvantail que l’on connaît alors que parallèlement, apparaît dans le paysage culturel, par petites touches, un érotisme totalement aux antipodes : la beauté adolescente ingénue, pure et lisse.

En 1974, Larry Flynt lance la publication Barely Legal, avec des images frontales de jeunes filles de 18 ans.

En 1976, le film culte Taxi Driver de Scorsese met en scène comme héroïne Jodie Foster, 14 ans dans le rôle d’une prostituée. En 1978, Brooke Shields, 12 ans, joue son premier rôle, celui d’une fille de bordel dans La Petite de Louis Malle.

Brooke Shields dans La Petite

Nous pourrions aussi citer Maria Schneider dans Dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci, tourné en 1972. Certes, l’actrice est âgée de 19 ans mais son allure est celle d’une ado.

Les nymphettes de David Hamilton s’inscrivent dans cette vague. Ces artistes hommes blancs dominants, vont magnifier, sexualiser les gamines et un certain public va adorer. Cela en devient même un fétichisme. Vous allez me dire, le fétichisme s’applique aux objets et non aux êtres vivants. Sauf que ces ados incarnent bien des objets sexuels. Cependant, des femmes aussi s’inspireront de cet air du temps, comme Irina Ionesco qui mettra sa fillette Eva en scène dans des photos très équivoques.

Irina Ionesco – Eva

Comme interpréter ce phénomène ? Il y a probablement eu une overdose de femmes « femmes » si on peut dire les choses ainsi. Si bien qu’un public aurait pris peur ou du moins aurait eu un irrépressible besoin de se réfugier vers les beautés adolescentes, voire pré adolescentes, filiformes, lisses et soumises.

Sur ces corps là, le poil est encore rare. Son apparition marque le fait qu’une jeune fille devient femme, qu’elle est mature sexuellement. Le poil symbolise la sexualité féminine incontrôlable, indomptable, effrayante. Cette angoisse remonte à loin, véhiculée par les mythes comme la Méduse et le Vagin Denté (épisode 2 de Poilorama). L’épilation désexualise le corps d’une femme en le rendant rassurant, inoffensif, sans sexualité menaçante. Dans les pratiques BDSM, le rasage est signe de soumission, la domina ou dominateur rase sa soumise / son soumis. L’épilation est symbole d’humiliation. Après la seconde guerre mondiale, les femmes qui avaient couché avec les allemands étaient rasées de force et de partout.

Depuis ce tournant des années 70, le corps des femmes n’a eu de cesse d’être infantilisé et celui des adolescentes, hypersexualisé. Cette lame de fond s’est amplifiée via plusieurs canaux. Le porno n’étant que le reflet de la société, c’est essentiellement par la mode, la pub et la presse féminine que ces codes se sont répandus. Souvenons-nous au hasard du supplément « cadeaux » Noël 2010 de Vogue où des petites filles sont apprêtées comme des femmes fatales. Malaise…

Ce phénomène est à replacer dans un contexte plus large, d’une société qui refuse le vieillissement. Rester jeune devient un refuge dans la mesure où après la mort, il n’y a plus d’au delà. Flippant ! La société de consommation s’est engouffrée dans la brèche en nous vendant des tas de produits marketés pour faussement nous rassurer. Loin de moi l’idée de retourner à la messe en attendant le paradis mais il n’est pas trop tard pour retrouver un peu de sens commun, et se grandir enfin !

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8 Commentaires

  • 2010 pour les petites files de Vogue, c’est pas vieux… mais là ça ne passerait plus… Osons le Féminisme serait de sortie illico. Autres temps, autres mœurs… doit-on forcément s’en réjouir ma Barbie ? 😉

    • Comme tu dis Mimi « autres temps, autres moeurs », il est normal que les choses évoluent même si le politiquement correct, on est d’accord, est parfois gênant. Mais réjouissons nous des nombreuses prises de conscience actuelles, elles sont salutaires pour une meilleure compréhension entre les sexes, et donc pour plus de bonheur pour les femmes comme pour les hommes.

      • Si carrément. Le fétichisme me paraît plus sain, ça se passe entre adulte et tant que personne est blessé et que tout le monde est consentant, tout va bien.
        Là on parle de jeunes filles, pré-pubères. M’étonnerait beaucoup qu’elles étaient consentantes, conscientes de ce qui se jouait, et de toute façon c’est malsain.

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