Faut-il jeter la virilité à la poubelle ?

On ne sait plus vraiment ce que ce mot veut dire. Ce qui est certain c’est que la virilité est devenue un diktat lourd à porter pour les hommes et un bon prétexte pour leur vendre des gels douche Men haine. En fait, la virilité, c’est la même tarte à la crème que les critères de beauté pour les femmes. Pourtant, elle pourrait quand même encore avoir une signification. Être un homme libéré, non, ce n’est pas si facile de nos jours…

Dès qu’on aborde ce genre de sujet, ça tourne direct à l’hystérie, aussi bien du côté de certaines féministes que du côté des mâles qui se sentent mal. Un exemple au hasard : Eric Zemmour dans son livre Le 1er sexe (chez Denoël), s’affole : «À quoi ressemble l’homme idéal ? Il s’épile. Il achète des produits de beauté. Il porte des bijoux. Il rêve d’amour éternel. Il croit dur comme fer aux valeurs féminines. Il préfère le compromis à l’autorité et privilégie le dialogue, la tolérance, plutôt que la lutte. L’homme idéal est une vraie femme.»

Le problème avec l’emportement, c’est que ça débouche sur des caricatures qui court-circuitent tout débat, tout raisonnement. Résultat : on n’a plus qu’à aller se rhabiller !

Alors, pour une fois, on se décrispe, on prend son anxiolytique ou on opte pour une bonne séance de yoga, on respire et on essaye d’avancer…

Se tient en ce moment sur le campus de Jussieu, l’expo Déshabillez-le, La sexualité masculine: les dessous d’un mythe. Et oui ! L’homme n’est pas qu’une bête sauvage, le sboub à la main prêt à l’introduire dans n’importe quel orifice. La sexualité masculine, c’est un peu plus subtile que ça. Cette expo est l’occasion de remettre en question l’image préfabriquée de la virilité qui fait bien des dégâts. Et ce sont 8 étudiantes de l’association Celsa Hors les murs, qui se sont penchées sur la pression sociale que subissent les hommes. L’une d’elles, Léa Montagnier me prévient : « Parler des hommes, c’est parler des femmes. Les uns n’avancent pas sans les autres. »

Elle poursuit : « Les codes de la virilité ont toujours été en mutation même s’il y a des constantes : un corps massif avec des poils mais pas n’importe où. Ce qui a changé, c’est la notion de pudeur masculine. De plus en plus, l’homme est obligé de se découvrir et donc d’avoir un corps qui répond aux critères actuels : tout doit être parfait, taille du pénis, abdominaux imberbes pour coller aux canons du porno et de la téléréalité. Mais il doit quand même garder son côté animal avec un peu de barbe. Celui qui ne suit pas ces codes sera stigmatisé. Dans les micro-trottoirs que nous avons réalisés, nous n’avons pas trouvé de garçon qui se trouvait bien, viril, ils ont tous des complexes. »

photo de l’expo signée Hannival Volkoff

Qu’ils l’avouent ou pas, ce serait donc une pression permanente. Surtout que les mecs parviennent difficilement à en parler entre eux, contrairement aux nanas. Le truc, c’est que les garçons sont dressés à ne jamais se plaindre, ils souffrent en silence. Mais le plus dur reste à venir, enfin le plus mou plutôt…

Léa Montagnier: « Le problème c’est que la virilité est liée à la notion de puissance, et à celle de performance lors du rapport sexuel. » Une panne, et paf ! La virilité est mise à mal. « Ce problème est alimenté aussi bien par les hommes que par les femmes, c’est le discours ambiant. » Et le marketing est là pour rappeler les messieurs à leur rôle. On le voit par exemple, sur les bouteilles de gel douche, l’homme doit avoir une façade impénétrable.

Récemment, j’ai écouté l’anthropologue Mélanie Gourarier invitée dans l’émission « Dans quel monde on vit » sur France Inter. Elle vient de sortir l’ouvrage Alpha Mâle (Seuil) dans lequel elle nous livre trois ans d’enquête dans le monde des dragueurs, la communauté de la séduction. Selon cette chercheuse du CNRS, « l’alpha mâle, c’est un idéal de masculinité inatteignable. Les critères changent tout le temps. L’alpha mâle aujourd’hui, il a intégré des caractéristiques qui étaient à une autre époque plus proches de la féminité : nécessité d’exprimer ses émotions, d’être engagé dans sa vie familiale. » Elle fait aussi remarquer que « l’alpha mâle comme défini par la communauté de la séduction, est jeune, de classe moyenne et blanche. »

Ça y est, on y est ! Vous avez flairé l’arnaque : on retombe dans les clichés ! Les mêmes que ceux de la féminité, des cases bien précises qui font souffrir ceux qui ne rentrent pas dedans.

Après toutes ses recherches, Léa, l’étudiante du Celsa finit par admettre : « Chacun a sa façon d’être un homme, la virilité ça ne veut plus dire grand chose. La notion de féminité non plus d’ailleurs, concept de plus en plus abandonné. Ces valeurs sont issues du patriarcat, mais plus grand monde s’y identifie et elles font plus souffrir qu’autres choses. Nous sommes dans une société individualiste. Ce n’est ni positif, ni négatif, c’est une évolution. S’accepter tel qu’on est, c’est ça la grande aventure. » Derrière ce débat, finalement il y a l’idée que nous sommes des individus de plus en plus libres, avec des envies d’autonomie de plus en plus grandes. Nous souhaitons nous affranchir des diktats.

dessin de l’expo signé Arthur Dokhan

Pour finir d’enfoncer le clou, reprenons la définition de la virilité d’Alain Corbin dans Histoire de la virilité (Seuil) : « assurance et maturité, certitude et domination. D’où cette situation traditionnelle de défi : viser le « parfait », l’excellence autant que « l’autocontrôle ». Au passage, n’est-ce pas un peu la charge mentale du prince charmant tout ça ? Eh bien, ces qualificatifs peuvent très bien s’appliquer à des femmes, des femmes « qui ont des couilles » comme on dit, ou du clito…

Mais permettez-moi tout de même de fouiller la poubelle et de récupérer la virilité. J’ai interrogé Jacques Lucas, psychothérapeute et auteur du livre Tous les chemins mènent à l’homme, le masculin sans tabou (éditions Le Souffle d’or). Selon lui, la virilité, ça existe encore : « être viril c’est accepté d’être vulnérable. Et c’est de là qu’on tire sa puissance. » Pour cela, il faut admettre le féminin en soi, ce que chaque homme possède mais n’assume pas forcément. Jacques Lucas poursuit : « Le féminin, on le découvre quand on est capable de prendre le risque de recevoir du bon d’un homme, sans se sentir menacer. Les femmes ont de la chance, elles peuvent se retrouver nues entre elles, s’il y a de l’excitation, ça ne se voit pas. Alors qu’un homme qui est en érection face à un groupe d’hommes, il y a l’énorme risque d’être qualifié d’homosexuel. »

Pour terminer, j’ajouterais que la vulnérabilité est d’autant plus compliquée à accepter à notre époque où il faut être performant partout. Et pourtant, la vulnérabilité n’est-elle pas le signe de notre humanité ?

Déshabillez-le! La sexualité masculine: les dessous d’un mythe jusqu’au 14 octobre à la galerie La Passerelle à l’UPMC, 4 Place Jussieu, Paris 5ème. 

 

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