Sagace, libertine : « Je me suis déjà forcée »

Une vie d'échangiste - Sagace - Monsieur Le Chien
Sagace, co-auteure de la BD Une vie d'échangiste

Sagace co-signe Une vie d’échangiste, bande dessinée sans langue de bois sur le milieu libertin, un album qui pose les questions essentielles : les femmes se forcent-elles en club ? Servent-elles de monnaie d’échange ? Au contraire, est-ce que le libertinage leur permet de s’émanciper ? Les clubs sont-ils de réels espaces de libertés ? C’est un guide pour les couples tentés par une éventuelle découverte de ce milieu. Cette BD donne explications et conseils, le tout avec un humour parfois bien grinçant. Un pari réussi signé par un couple étonnant : Sagace donc, libertine de haut vol et Monsieur Le Chien, dessinateur notamment chez Fluide Glacial dont vous trouverez des planches à la fin de l’interview.

Les « spécial sexe » de vos magazines préférés s’étalent chez les marchands de journaux. Et oui ! Sea, sex and sun, les vacances, c’est l’occasion pour les amoureux de se retrouver, de se laisser aller et pourquoi pas de mettre un pied ou plus dans le libertinage. J’ai donc rencontré les auteur.e.s de la BD Une vie d’échangiste qui permet d’assez bien cerner ces pratiques. Cet album est né de la rencontre de monsieur le chien, dessinateur confirmé et de Sagace, libertine depuis quasi toujours. Je rejoins le couple dans un hôtel des Batignolles à Paris, qui se nomme Le roi René. Je m’étonne lorsqu’on sait qu’un club libertin mythique de la région parisienne portait le même nom. Un pur hasard. La chambre est petite, nous voilà assises sur le lit, Sagace et moi, pendant que monsieur le chien nous sert gâteaux et rafraichissements, l’interview de la Miss peut commencer et la jeune femme n’a pas la langue sans poche.

Paris Derrière : Tu n’as pas perdu de temps, tu as atterri dans le milieu à 18 ans…

Sagace : Oui, avec le géniteur de mon fils qui avait 25 ans de plus que moi. Il venait de divorcer et il voulait en profiter. Nous avons découvert le libertinage ensemble. C’était plus facile pour lui de se lancer avec moi, car il y a beaucoup de concurrence entre les hommes seuls, donc c’est moins évident. En fait, j’étais le bifteck, la monnaie d’échange. Je l’ai fait pour lui, j’étais amoureuse mais je ne suis pas une victime, je ne regrette rien. Et puis, n’ayant pas d’a priori sur quoi que ce soit, j’aime bien me faire mon idée sur place. Et les choses se sont plutôt bien passées au début.

Est-ce que cette première relation a pris fin à cause du libertinage ?

Le problème, c’est ce que ce mec n’avait aucune limite, il voulait m’amener à tous ses fantasmes. Ça a été la porte ouverte à toutes les propositions : uro, gang-bangs sur les aires d’autoroute etc. Il me rabâchait que je ne pouvais pas dire « non » sans avoir essayé au moins une fois, le tout sous la pression constante de chantage affectif. Il est même allé jusqu’à me proposer la zoophilie. Bien sûr, tout ça, il en était hors de question. J’étais devenue anorexique, alcoolique, j’étais au bord du suicide… Ca ne pouvait plus durer.

Un jour, nous avons fait un trio avec un homme et ça a été le début d’une nouvelle relation.

Et avec celui-ci, c’était moins trash ?

Oui mais le problème c’est que nous ne baisions pratiquement qu’à plusieurs. On ne se retrouvait en couple que tous les 6 mois. Si le libertinage remplace intégralement la sexualité du couple, ça n’a aucun intérêt.

Une vie d'échangiste - Sagace - Monsieur Le Chien

Dans ta BD, tu dénonces le fait que dans les clubs, les femmes servent de monnaie d’échange…

Dans les établissements libertins, mais aussi sur certains sites de rencontre, c’est quasiment toujours gratuit pour les femmes, parce que c’est leur cul qui fait venir les mecs qui, eux, payent. Le problème, c’est que dans le libertinage, il y a un déséquilibre, il y a plus d’hommes que de femmes. Pourquoi ? Parce que la société, en général, condamne les femmes qui aiment le sexe, et que les hommes sont beaucoup plus en demande, surtout pour des coups gratuits. Quand elles disent « j’aime baiser », elles passent pour des salopes, des putes, des sacs à foutre, ce sont d’ailleurs les messages que je reçois sur ma page Facebook ainsi qu’une désormais belle collection de photos de bites en gros plan en guise de bonjour.

Dans le libertinage, le consentement des femmes est primordial…

C’est évident, sinon il y a viol. Tu imagines ? Le club ferme illico. Donc, ce sont les femmes qui décident et il n’y a aucune obligation à quoi que ce soit. Les bons établissements sont très surveillés, des vigiles tournent. Si un mec est incorrect, il est viré direct. Quand tu sors dans un bar classique le samedi soir, il y a davantage de types lourds, sexistes, agressifs, de mains au cul, tu risques même d’être suivie au moment de rentrer chez toi (j’ai testé pour vous !). Si bien qu’on voit maintenant dans les clubs libertins, débarquer des bandes de copines qui préfèrent venir ici pour ne pas être embêtées. Elles s’amusent, ne passent pas forcément à l’acte. Et si tu as envie, tu peux consommer sur place sans risque. Ça évite d’aller chez un inconnu ou de le ramener chez toi, avec ensuite le problème du mec qui s’incruste, ou qui connaît ton adresse pour la refiler aux autres.

Une vie d'échangiste - Sagace - Monsieur Le Chien

Est-ce que tu ressens la pression sexuelle des hommes en club ?

Très honnêtement, oui mais ça n’est absolument pas systématique. Certains hommes seuls payent cher, voire très cher l’accès ; au moins 80€ contre 40€ pour un couple, jusqu’à 150 euros ou plus… Du coup, ils veulent rentabiliser à fond. Alors avec mon compagnon, nous préférons aller en soirées uniquement réservées aux couples, mais c’est un choix purement personnel.

Est-ce que le libertinage t’apprend à dire « non », à mieux connaître ton désir, à questionner ton consentement ?

Dans le libertinage, tu es obligée de définir tes limites, à dire « oui », à imposer un « non ». Or, la société n’inculque pas forcément ça aux femmes… C’est un apprentissage du respect de soi, un cheminement. Je me suis prise un paquet de coups de bite alors que je n’en avais pas envie, pour ne pas casser l’ambiance, pour faire le spectacle, parce que c’était la seule manière de partir. Des tas de fois. Et puis dans l’échangisme, c’est compliqué que les deux en face plaisent aux deux autres et inversement, alors oui, tu tailles une pipe au gars, tu branles toute la soirée pour que ton mec puisse en baiser une autre…

Tu t’es déjà forcée ?

Oui, je me suis forcée. Très souvent. Au début.

Est-ce que c’était un viol ?

Non, parce que c’est moi qui générais l’approche, qui accostais le couple pour faire plaisir à mon compagnon de l’époque. Je rendais un service à la personne avec qui j’étais, donc je ne subissais pas. Mais aujourd’hui, quand un couple ne me plaît pas, c’est non ! Je n’ai plus aucune culpabilité à refuser, sans avoir à me justifier. J’ai appris à ne plus faire l’aumône de mon cul, tout ça, c’est fini ! C’est un vrai chemin vers une meilleure estime, d’affirmation de soi et de connaissance de ses plaisirs.

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Cette culpabilité à dire « non », c’est propre à toutes les femmes bien au-delà du milieu libertin. C’est dans notre culture, non ?

C’est l’éducation qu’on donne aux filles, elles ne doivent pas dire « non », elles doivent être gentilles, servir, faire plaisir aux hommes, être sages. C’est l’éducation patriarcale relayée aussi bien par les pères que par les mères. Celles-ci sont les premières à ne pas casser ce schéma qu’elles ont subi, étant pourtant issues de la soit-disant génération de la libération de la femme. De toute façon, la femme est coupable du péché originel, tu ne baises pas, t’es une salope, tu baises, t’es une salope, quoique tu fasses, tu as tort. Alors foutu pour foutu, autant faire ce que tu veux ! Mais il FAUT que la mentalité des femmes sur les autres femmes change.

Dans la BD, on découvre que les rapports de force s’inversent aussi pour les jeunes de plus en plus nombreu.x.ses, qui ont un nouveau pouvoir dans le milieu libertin.

Oui, ce sont les stars sur le marché du libertinage où le physique est une valeur très importante. Tout le monde leur dit « oui », ce qui est normal. Beaucoup de clubs les attirent avec des prix réduits, voire une gratuité totale. Les jeunes sont bien conscient.e.s de leur pouvoir et ils/elles en profitent d’autant qu’à l’extérieur, c’est plutôt le contraire : c’est la galère côté fric, emploi etc.

Les clubs libertins sont-ils de vrais espaces de liberté ?

Oui et non car la sexualité y est très normée, contrairement à ce qu’on pourrait penser ; et nous le montrons bien dans la BD. Un doigt dans une chatte, pas de problème mais le doigt d’une femme dans le cul d’un mec, blasphème ! Il m’a fallu 20 ans de pratique en club pour réussir récemment cette prouesse (rires) ! Quand à la bisexualité entre hommes, là aussi il y a encore un écrasant tabou, ça reste très rare. Ça peut aller jusqu’au cassage de gueule. On m’a rapporté des débuts de bagarre pour une main de mec sur la cuisse d’un autre. Là encore, il suffit de dire « non », pas de quoi déclencher un scandale, c’est ridicule. Encore un problème de fierté mal placée.

En attendant, les clubs permettent de nouveaux espaces de jeu pour les couples. Cela les fait sortir de la chambre à coucher.

Une vie d'échangiste - Sagace - Monsieur Le Chien

Est-ce qu’il y a plus de liberté dans les soirées privées ?

En soirées privées, il y a toutes les sexualités puisque les participant.e.s se regroupent selon affinités : les bisexuel.le.s, les SM, ceux/celles qui veulent baiser déguisé.e.s en lapin etc. Tout est possible, tout est libre, mais l’on vient en connaissance de cause. Mais ça sera aussi normé par rapport aux pratiques autour desquelles on se réunit. Par exemple, pour les soirées SM, les tenues sont obligatoires, et les rapports sexuels classiques sont rares. C’est privé, l’hôte dicte ses règles et c’est normal.

Le mot « libertin » veut-il encore dire quelque chose ?

Au XVIIIème, le libertin remettait en cause la religion, l’ordre établi, les convenances, la sexualité. Aujourd’hui la religion n’est plus prégnante, le terme ne se rapporte qu’à un esprit de liberté sexuelle dans les limites que se fixe chacun. Mais reconnaissons malgré tout que les clubs ont le mérite d’exister, ce qui n’est pas le cas partout dans le monde et c’est le seul espace de jeu facilement accessible à tous.

À qui conseilles-tu le libertinage ?

Certainement pas aux couples qui vont mal ! Ca serait pire que tout. En revanche, c’est toujours intéressant pour un couple qui fonctionne bien d’aller faire un tour en club ou sauna. Ca n’engage à rien d’aller voir. Et quand il y a un buffet, ça ne te coûte pas plus cher qu’une sortie resto. On mange du taboulé, on voit des culs passer, ça émoustille, ça excite sans forcément passer à l’acte, ça nourrit le fantasme. Bon après, attends-toi à voir des mecs de 60 ans passer, les couilles à l’air. Mais on n’en meurt pas ! (rires)

On n’est bien loin de l’esthétique Eyes Wide Shut

Le libertinage, c’est la vraie vie avec tous les corps, tous les âges. Tu expérimentes, parfois tu passes une soirée géniale, parfois c’est merdique. En ce qui me concerne, c’est un bon outil d’épanouissement sexuel. L’esthétique Eyes wide shut, c’est la même arnaque que le puceau qui, dans les films, te baise toute la nuit.

A condition quand même qu’il y ait un vrai dialogue dans le couple…

Dans la BD, il y a plein de conseils pour éviter les écueils du début. Par exemple, avant la première sortie, c’est bien de faire ensemble une check-list qui définit ce que l’on s’autorise à faire : est-ce que l’on se caresse juste devant les autres sans les toucher ? Est-ce que Madame peut sucer un autre ? Est-ce que Monsieur peut embrasser une autre ? C’est mieux de définir tout ça en amont parce qu’une fois sur place, les tractations, c’est compliqué, et ça n’est pas le moment !

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Reconnaissons quand même que ça ne se passe pas toujours bien malgré toutes les précautions…

La base, c’est le respect. J’ai vu des dames qui allaient aux toilettes, ressortaient et cherchaient leur mari dans toute la boîte. Le type était en train de se faire sucer par une autre derrière un rideau. Comme si la conjointe n’existait plus. Du grand n’importe quoi ! N’oublions pas que c’est une aventure à deux si possible.

D’habitude ce sont les hommes qui traînent leur femme en club, toi c’est le contraire. Tu as fait découvrir à monsieur le chien ton univers. Ça s’est bien passé ?

C’était le test ultime pour vérifier s’il se conduisait comme un gentleman ou comme un porc. Il s’est très bien tenu, il n’a pas pété les plombs au milieu de tous les nichons. Il est resté à mes côtés, calmement et nous avons passé de très très bonnes soirées. Ça fait deux ans que nous sommes ensemble et c’est le grand amour.

Une vie d’échangiste – Sagace – Monsieur Le Chien – Carabas Eds – 14€90

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