Outrage : le scandale de la rentrée littéraire

Outrage - Maryssa Rachel
Maryssa Rachel - autoportrait

Outrage, le dernier roman de Maryssa Rachel crée la polémique. Ses scènes d’inceste hyper réalistes choquent les lecteurs sur les réseaux sociaux. Pour la première fois, dans une interview à Paris Derrière, l’écrivaine répond en détail aux attaques. Avec une belle écriture brute et saccadée, cet ouvrage qui parle d’emprise et d’amour toxique, est avant tout une réussite… à ne pas mettre entre toutes les mains, c’est sûr.

C’est la suite de Décousue dont je vous avais déjà parlé. Paris Derrière considère Outrage comme le roman « érotique » qui secoue la rentrée littéraire. Érotique ? Pas vraiment en fait. Ça n’a rien de masturbatoire. Ce n’est pas une romance, c’est glauque, très sombre, ultra transgressif et particulièrement bien écrit, un style acide, une plume qui sort des tripes.

Maryssa Rachel nous livre l’histoire d’une relation toxique entre Rose, héroïne déséquilibrée, sex addict et Alex, artiste raté, crado, bisexuel et cocaïnomane. Ils nourrissent l’un pour l’autre une passion destructrice, une relation sans limite et mortifère. C’est un roman sur l’emprise, l’amour toxique et la difficulté d’aimer en raison de traumatismes de l’enfance. Si c’est un coup de poing littéraire, par ailleurs Outrage fait scandale. En cause : les scènes d’inceste. Rose remonte dans ses souvenirs où son père abusait d’elle. Ces pages sont hyper réalistes et la petite fille y éprouve du plaisir. Sur les réseaux sociaux, bon nombre de lecteurs se disent choqués, appellent à la censure, certaines FNAC auraient retiré Outrage des rayons, selon des lectrices. L’une d’elle qui souhaitait se le procurer, s’est faite traitée de « malade » par une vendeuse.

Maryssa Rachel répond pour la première fois longuement à la polémique. Mais nous parlerons aussi du roman en lui même… tout de même !

Paris Derrière : lorsqu’elle évoque son enfance, l’héroïne raconte qu’elle a éprouvé du plaisir à être abusée par son père. Est-ce que tu comprends que des lecteurs peuvent être mal à l’aise ?

Maryssa Rachel : Oui je comprends parce qu’il est plus facile d’occulter certaines vérités plutôt que de les prendre en pleine face ; et le fait de lire qu’une petite fille puisse mouiller dans ces circonstances, est insupportable. Or ça existe. Si on dit que ce n’est pas possible, ça veut dire que les victimes d’inceste n’oseront jamais en parler à des psy par exemple pour se reconstruire, parce qu’elles vont se dire « j’ai ressenti du plaisir donc je ne suis pas normale, ce que j’ai fait est mal », elles vont culpabiliser, se plonger dans le mutisme et devoir « survivre » seules, face aux conséquences de ce lourd traumatisme.

Les personnes qui ont été choquées l’ont peut être été parce que Rose les a mis face à un problème qu’elles n’avaient pas envisagé. Elles ont donc été en colère et en plein désarroi, car pas prêtes à imaginer de tels actes. J’ai raconté quelque chose qui existe, quelque chose qui met mal à l’aise, quelque chose qui peut se passer au sein de n’importe quelle famille, quelque chose qui fait mal mais qui existe.

Outrage - Maryssa Rachel

Tu t’es renseignée auprès de victimes d’inceste ? Est-ce que leur corps a réagi aussi de cette façon ?

Oui, j’ai eu des témoignages de femmes en psychothérapie, des femmes borderline. Elles m’ont dit «  le truc dont j’avais le plus honte, c’est que j’éprouvais du plaisir quand mon père me touchait. Moi je pensais que c’était normal car il me disait que tous les papas faisaient ça à leur petite fille. ». Il est important de souligner que ces « petites filles » ont été sous l’emprise d’une personne censée les protéger, que de ce fait, elles ne peuvent imaginer que ce dernier puisse les « abuser ».

Est ce que tu as conscience que ça peut inciter des pédophiles, des parents incestueux qui se diraient : « l’enfant prend du plaisir, après tout… où est le mal ? »

C’est impossible car quand on lit l’histoire de Rose, on voit bien qu’elle est complètement détruite à cause de ça. Dire que l’histoire de Rose peut inciter à la pédophilie, à l’inceste, reviendrait à dire que Stephen King incite à la psychopathie, aux meurtres etc. Je dénonce l’inceste. Rien ne peut justifier la violence.

Est-ce qu’il est permis de tout écrire ?

Mon roman se rattache au « dirty realism». L’écrit n’est pas le plus important, le plus important c’est l’intention et l’objectif visé… Même si je me suis basée sur des choses vraies, ça reste une fiction. Dans ces cas là, tu interdis Pierre Louÿs et Trois filles de leur mère ou encore Apollinaire et Les Onze mille verges. Le problème c’est que sur les réseaux sociaux, des gens, n’ayant pas lu le livre, ont sorti les extraits de leur contexte, en disant « regardez, elle fait l’apologie de l’inceste. » Alors que ceux qui ont lu intégralement le livre, se rendent compte que ce n’est pas vrai et ils l’affirment : « l’auteur dénonce l’inceste ». 

Dans la seconde partie du livre, Rose et Alex se séparent. L’héroïne se lance alors dans une fuite en avant, une tempête libidineuse. Ça fait un peu catalogue de pratiques vraiment réalistes. Tu ne nous épargnes rien : martinet, bondage, lavement, fist-fucking, uro, gang-bang sans capote, viol et même une scène de zoophilie… Ça peut donner des haut-le-cœur.

Ce « catalogue de pratiques » comme tu dis, est très symbolique, pour montrer la déchéance, la dégringolade de Rose. Dans la scène zoo, par exemple, l’héroïne veut faire renaitre l’animal qui est en elle, retrouver son instinct de survie. Rose est très perturbée et elle fait comme elle peut. J’ai voulu montrer ce qui existe, que ce soit le plus proche de la réalité. C’est pour cela qu’on visualise, on sent presque les odeurs. C’est sain qu’on ait envie de vomir au fond.

On a oublié que la littérature peut donner la gerbe, pour moi le pire a été les trois filles de leur mères, ce qui ne m’a pas empêchée de le lire jusqu’au bout…puis il y a aussi Histoire de l’oeil de Bataille, ou encore L’Orage de Régine Desforges. Ça te fait réagir mais c’est beau. En fait ce qui dérange, c’est la résonance de certains « actes ». J’ai même des lectrices qui ont osé m’avouer qu’elles avaient été excitées par la scène zoo. Pourquoi ? Parce que certaines femmes ont des fantasmes écoeurants, et c’est le « écoeurant » qui les fait grimper… ça ne reste que des fantasmes après tout…

Outrage - Maryssa Rachel

Est-ce que c’est aussi tiré de tes expériences personnelles ?

En ce qui concerne les pratiques sexuelles, je navigue dans les milieux interlopes depuis 7 ans. J’ai fait des expériences, mais je n’ai jamais connu la zoophilie, je ne me suis jamais faite violer ni abuser.

Ensuite, au sujet de la relation toxique dans la première partie du livre, oui c’est inspiré d’une histoire que j’ai vécue, mais nous sommes nombreux à avoir connu l’amour mortifère qui détruit, qui fait mal, dont on n’arrive pas à se défaire. C’est étrange, nous rêvons tous de l’amour fusion en sachant que ça peut mener à la destruction, à la disparition de soi. Mais je l’ai hyper romancé, attention ce n’est pas mon histoire.

Outrage n’est pas à mettre entre toutes les mains, on est d’accord ?

Moi même je l’ai déconseillé à des proches qui se sentent tristes en ce moment. Il faut être bien dans sa tête. Outrage n’est pas fait pour les gens qui veulent rêver. C’est un roman destiné à un public averti.

Ce qui revient sur les réseaux sociaux, c’est la peur que le livre soit lu par les plus jeunes…

Je l’avais déjà mentionné sur ma page Facebook, Outrage est un roman pour adultes. Les jeunes n’ont pas à lire ce bouquin. Cependant, en ce qui concerne le fait qu’un gosse puisse tomber dessus dans une librairie, félicitons-le, une gosse dans une librairie, c’est relativement rare, il est important que les parents aient un œil sur les lectures, les films, que regardent leurs enfants… J’ai des ados, j’entends comment parlent leurs camarades, tout ce qu’ils connaissent déjà de You Porn, de certaines pratiques sexuelles. Ça, ça me scandalise, tout comme toutes ces minettes qui, à partir de treize piges, se « pavanent » sur leurs réseaux sociaux …

Des lecteurs réclament un gros bandeau du style « interdit au moins de 18 ans » ou une 4ème de couverture avec une mise en garde plus importante.

Je suis auteure, je ne suis pas distributeur, ni éditeur. En librairie, Outrage doit être rangé sur des étagères en hauteur. C’est au libraire d’écouter le commercial, de lire le livre et de décider comment le présenter. C’est son métier.

Outrage - Maryssa Rachel

Bon, après avoir fait le tour de la polémique, abordons enfin les véritables thèmes de Outrage : l’emprise et la relation toxique. Les gamins victimes d’abus ont beaucoup de mal, une fois adulte, à connaître des relations harmonieuses. Ils retombent souvent sous l’emprise d’autres. Mais on n’a pas besoin d’avoir été victime d’inceste pour vivre une relation toxique et ce livre peut parler à beaucoup finalement…

Oui, effectivement. Nous sommes nombreux à avoir fait ce genre de rencontre. Il suffit de voir le nombre d’articles sur les pervers narcissiques, les femmes qui n’osent pas quitter un homme parce qu’il leur dit « sans moi, tu n’es rien, tu ne pourras plus rien faire… ». Rose aime très fort cet Alex, elle est prête à ramper, elle espère toujours que les choses vont s’arranger. Mais à chaque fois qu’il panse ses plaies, peu après, il redonne des coups. Une journée de bien-être efface des semaines de souffrance.

Elle n’est pas victime quand on lit les titres de chapitres : « Descend-moi » « Brise-moi » « Mutile-moi » etc.  Rose est aussi tordue qu’Alex…

Ils sont « tordus » tous les deux… Rose y trouve son compte. Elle aime les délires sexuels où elle est avilie. Ce qu’elle lui reproche c’est qu’elle n’arrive pas à discuter avec lui, qu’il est hyper jaloux et que ça l’étouffe. Elle est victime de l’humeur d’Alex, pas des pratiques sexuelles qu’il lui fait subir. Même si son corps souffre… le corps souffre car la tête n’est pas capable de réagir… L’amour que lui porte Alex est identique à l’amour que lui portait son père, c’est un amour qui « pénètre », un amour qui fait  « mal », c’est en ça qu’elle est capable de supporter la douleur. C’est le caractère d’Alex qui fait souffrir Rose et non pas les « jeux » sexuels qu’ils ont ensemble. Elle essaye de lui prouver à quel point elle l’aime et lui, il n’est jamais content, il veut toujours plus et tout, tout de suite, il ne lui laisse jamais le temps… Et quand elle fait les choses, il la rabaisse, ça ne va jamais. Rose a la connerie de penser, comme beaucoup de femmes, qu’elle va pouvoir le sauver de son mal être. Or, on ne sauve pas les gens d’eux-mêmes.

Alex, c’est le fameux pervers narcissique dont la presse magazine parle à tout va. C’est un terme un peu galvaudé je trouve. Est-ce qu’au fond un pervers narcissique ce n’est pas juste un connard qui prend trop de coke ?

Alex est un psychopathe manipulateur et vicieux qui a surtout une peur panique de l’abandon et la drogue fait partie de sa problématique. Il veut que Rose lui appartienne. Il la façonne, la rabaisse et la culpabilise pour qu’elle n’ait plus envie de voir personne, qu’elle se coupe de son travail et de ses amis.

Du coup, on entrevoit ce que peut être l’amour, le vrai. Pas ce type de relation.

Dans l’amour vrai, durable, l’autre ne vient pas combler les manques. Il ne faut rien attendre de l’autre, juste être bien près de lui et l’aimer pour ce qu’il est. Mais pour ça, il faut être bien dans sa peau et rencontrer quelqu’un qui est heureux déjà de son côté. Et là, tu peux éventuellement construire une relation harmonieuse ; ce qui n’est absolument pas le cas de Rose et Alex.

Outrage - Maryssa Rachel

On glorifie les valeurs de la passion dans notre société. Finalement les héros aussi tordus soient-ils, nous ressemblent. On veut de l’intensité en permanence quitte à se consumer, on veut tout, tout de suite. On gaspille du temps, de l’argent, on ne supporte aucune frustration…

Les héros nous renvoient à certains aspects de notre personnalité, de nos vices, de notre médiocrité. On peut les détester, les aimer, voir même les deux, mais on ne peut pas rester indifférents à ce qu’ils vivent.

Je suis révoltée par cette société qui ne prend pas le temps de penser par elle même. Les gens sont devenus des robots, lobotomisés, endoctrinés par la consommation. Plutôt que de s‘instruire, ils achètent. Même quand ils n’ont pas d’argent, ils font des crédits. Oui, on ne supporte pas la frustration, comme mes héros. Nous voulons toujours plus et plus vite que ça ! On inhibe notre capacité de se remettre en question, à se retrouver face à soi même, apprendre à se connaître, se demander : « c’est quoi au fond, l’essentiel pour moi ? » Ça, ça fait flipper. On cherche à remplir ce vide existentiel par des choses inutiles : passions stériles, religions, consommations, écrans, internet, téléréalité, anxiolytiques, antidépresseur, etc.

Ce qui sauve Rose, c’est la bête en elle, son instinct de survie.

Il faut écouter son animalité, son corps, Rose a mal au ventre avec Alex, mais ça pourrait être des maux de dos, des migraines. Si tu n’écoutes pas ton corps qui te dit « fuis », tu tombes en dépression. La femme doit se réapproprier son instinct, qu’elle ose hurler, gratter la terre, se libérer des chaines de la société, des diktats de beauté, d’une famille ou de relations toxiques. Mais la femme civilisée a tué la bête, je le répète, à coup de consommation, d’addiction, d’écran, de déodorant 72 heures, elle ne sent plus, ne ressent plus son intuition. Faut pas toujours trop écouter la tête, il y a aussi le corps. Ne l’anesthésions pas, il a parfois des choses importante à nous dire. Tout cela est aussi valable pour les hommes.

Ce livre est-il un bon antidote contre les relations toxiques ?

Je ne sais pas. Quand une relation toxique te tombe dessus, tu as beau être prévenue, tu ne peux pas faire grand chose, tu tombes dedans, car tu pars du principe qu’il ne s’agit tout bêtement pas d’une relation toxique « non pas lui, ce n’est pas possible, il est juste formidaaaaaable ». C’est une fois la relation terminée qu’on peut enfin ouvrir les yeux. Mais c’est parfois trop tard ! Le mal est fait. Alors oui, on peut être plus attentif à certains signes. Mais quand on en a vécu une première, on a beau se remettre en question, pas mal de femmes enchainent avec ce même profil de mecs. Il faut arriver à casser le cercle vicieux.

Outrage – Maryssa Rachel – Hugo Roman – 17€95

en vente ici

Outrage - Maryssa Rachel

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