Voyage loin de « l’orgasmolâtrie »

Grotta profunda, Pauline Curnier Jardin, 2017.

Si l’orgasme est une obsession moderne, ce n’est valable qu’en occident. La revue d’anthropologie Terrain dans son dernier numéro intitulé « Jouir ? », nous montre qu’ailleurs dans le monde en Amazonie, au Japon, au Sénégal et même dans le cyberespace, les sociétés ont des visions bien différentes du plaisir. C’est aussi valable chez nous lorsque l’on remonte le temps avec les mystiques qui prenaient leur pied à souffrir ou encore les adeptes de la flagellation. Partons en voyage loin du « jouissivement correct » !

Nous vivons dans « l’orgasmolâtrie ». Examiné sous tous les angles, il se voit évalué et prescrit comme un facteur structurant du psychisme. Aujourd’hui, il y a même des applications pour mesurer l’intensité de ses orgasmes. Accentuée par le culte de la performance, cette manie est née il y a un demi-siècle, notamment avec le psychiatre et psychanalyste William Reich, inventeur de la libidométrie et des cabines à orgone, véritables machines à jouir qui connurent un grand succès dans les années 60.

Accumulateur d’orgone avec « shooter ».

Si la revue d’anthropologie Terrain y consacre un grand article, la publication veut surtout nous démontrer à travers d’autres enquêtes très fouillées que non, la jouissance ne se réduit pas à l’orgasme. « Quand on sort de l’occident, cette obsession est beaucoup moins présente. Voilà pourquoi, nous avons voulu repenser le sujet, ouvrir de nouvelles perspectives sur la question » explique Emmanuel Grimaud, l’anthropologue du CNRS qui a coordonné ce numéro intitulé « Jouir ? », « nous nous sommes intéressés aux sexualités d’ici et d’ailleurs. »

Chloé Maillet, historienne spécialisée en anthropologie, signe un passionnant article sur la sexualité dans la chasteté. « Il y a des textes qui érotisent sans arrêt des rapports entre êtres humains et divinités dans des termes explicites. C’est le cas de l’écrivain Huysmans qui fait part de la vie de Lydwine de Schiedam, jeune femme qui a vécu dans les années 1420 et qui a passé sa vie malade. Elle a éprouvé beaucoup de plaisir dans ses souffrances. »

Terrain
Grotta profunda, Pauline Curnier Jardin, 2017.

On y apprend aussi que l’idée de l’homme hyper sexuel, « toujours prêt » si vous préférez, s’est imposée seulement à partir du XIXème siècle. C’est à cette époque que l’on découvre que les femmes n’ont pas besoin d’avoir d’orgasme pour procréer. Dans la période médiévale, alors qu’on pensait qu’il était indispensable pour concevoir, les filles étaient à la recherche du plaisir et les garçons se tenaient à carreau. « Ce qui a pour effet dans les textes de cette époque là, de décrire une femme qui serait chaste dans des termes masculins » raconte Chloé Maillet.

Il y a un gros travail de recherche sur les illustrations pour accompagner des enquêtes passionnantes mais assez pointues avec des termes parfois très techniques. En même temps, c’est une revue d’anthropologie et non un magazine de vulgarisation. Mais voici un petit échantillon de ce que j’ai appris:

  • « En Amazonie, l’adultère d’un des conjoints n’entraîne de sentiments négatifs que dans la mesure où il est perçu comme susceptible d’induire un déséquilibre dans la relation » a constaté Philippe Erikson de l’Université Paris Nanterre.
    Terrain
    Kwini, portrait, village matis, igarapé Beija Flor, 2000.
  • Les japonais entretiennent des rapports sensuels avec leur oreiller. « Le Japon est le principal producteur de coussins ergonomiques, conçus pour reproduire un torse viril ou des cuisses accueillantes» d’après Agnès Giard, de l’Université Paris Nanterre. Une vieille tradition, les premières représentations de ces ersatz d’humain remontent au XVIIIème siècle.
    Terrain
    Estampe de Keisai Eisan figurant dans l’ouvrage Makura bunko, « Collection de l’oreiller », vers 1822-1823. Un homme pénètre un faux vagin glissé dans les plis d’une couverture.
  • Au Sénégal, au sein des couples mariés, les préliminaires peuvent durer une journée entière pour 10 minutes de coït. « Dès que l’homme a éjaculé, sa femme nettoie son sexe et le sien avec un torchon souvent assorti à la parure de lit » rapporte Ismaël Moya, anthropologue au CNRS. Son article est consacré à l’impressionnant arsenal érotique déployé par les sénégalaises pour garder leur mari.
    Terrain
    Drap de lit peint, Dakar, 2016.
  • En France, la flagellation comme art de jouir apparaît dans la photographie érotique dès la fin du XIXème. Christophe Granger de l’Université Paris I, souligne « qu’elle prend à sa charge, dans l’ordre des sexualités, la survivance des châtiments corporels au moment même où ces derniers, sous le coup d’un humanitarisme (…), s’effacent à la fois dans l’armée, aux colonies, dans les prisons et à l’école. (…) Elle est une jouissance qui se joue des jouissances instituées. »
  • Terrain
  • Le cyberespace procure « une forme d’orgasme sans acmé finale, qui se prolonge durant des heures d’interaction virtuelle » nous fait part l’artiste multimédia Yann Minh. Il nous apprend aussi que « les avatars numériques permettent d’endosser des apparences physiques différentes. Le gender binding est ici une pratique courante : beaucoup d’utilisateurs des mondes persistants vont en effet se créer un avatar féminin s’ils sont biologiquement hommes, ou un avatar masculin s’ils sont biologiquement femmes. » Une forme de « travelottage » virtuel en somme !
    YDWYDF (You Don’t Write, You Don’t Fuck), Yann Minh,
    10 novembre 2008.


Jouir ? – Terrain n° 67 – 23€

 

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