Orgie : jusqu’où allaient nos ancêtres pendant l’antiquité ?

You Porn n’a rien inventé ! Le SM et tout un tas de paraphilies existaient sous l’antiquité. Qui l’eut cru ? Le mot « orgie » était d’abord un terme religieux. Il a ensuite été instrumentalisé par les chrétiens pour discréditer les païens, tout en générant une foule de fantasmes. Le pouvoir politique et religieux s’est toujours mêlé de sexualité pour mieux contrôler la société. Pour nous éclairer, j’ai interviewé Laury Nuria-André, spécialiste de l’antiquité, docteure de l’École Normale Supérieure de Lyon, chargée de cour à l’institut Catholique de Toulouse. Au fil de l’entretien, la jeune femme a une façon très libre et drôle de transmettre son savoir.

orgie antiquité
Laury Nuria-André

Paris Derrière : Le mot « orgie » sous l’antiquité n’a pas du tout la signification que nous lui connaissons…

Laury Nuria-André : Oui, il désigne autant les processus que les objets utilisés pour des rituels sacrés en Grèce archaïque et à Rome lors des cultes à mystères. On les oppose aux cultes publics. Dans la structuration de la démocratie athénienne et romaine, la religion est publique, il faut se pointer aux cérémonies car c’est faire acte de citoyenneté. Les cultes à mystères sont eux, cachés. Ce qui a donné naissance à l’ensemble de nos fantasmes actuels.

Que se passe-t-il dans ces cultes à mystère alors ?

Il faut passer par un certains nombres d’épreuves d’initiation à la fin desquelles on donne une révélation à l’impétrant. C’est progressif et ça a vocation à développer une spiritualité personnelle. Évidemment la révélation se faisait à l’oral et non à l’écrit. Donc nous n’avons pas de texte précis sur chacune de ces étapes. Ça reste flou, occulte et donc sujet aux fantasmes.

Comment le terme « orgie » est-il passé du religieux au sexuel ?

Ça s’opère dès la fin de l’antiquité, avec le phénomène de christianisation de l’Empire gréco-romain. Dans le combat idéologique que mènent les chrétiens contre les païens, il va y avoir une instrumentalisation de la notion d’orgie. Les cultes à mystères se passent souvent la nuit, c’est du pain béni pour les pères de l’Église qui vont pouvoir imaginer toutes les saloperies et les coller sur le dos des païens pour pouvoir dire : « ces gens là, il faut les faire brûler avec leur religion de cinglés. Écoutez la voix de Dieu et du Christ, c’est quand même vachement mieux. »

Relief d’Eleusis, 440-430 av.JC
Musée National d’Athènes

Les chrétiens ont aussi prétexté que dans les cultes à mystères, il y avait des excès niveau alcool…

Oui, des éléments s’y prêtaient puisque ces cultes comprenaient les cultes de Dyonisos dans lesquelles on boit du vin. Mais rien ne nous dit qu’on en boit jusqu’au coma éthylique. Certes, il y a la transe bachique qui a été associée à un excès sauf que pour entrer en transe il y a aussi d’autres aliments en jeu et la musique qui envoute. Il faut bien comprendre que c’était une spiritualité complètement opaque et désuète au moment de la christianisation de l’empire au IVème et Vème siècles avant Jésus-Christ.

À quel moment le mot « orgie » a pris le sens d’aujourd’hui, à savoir une partouze ?

Ça s’opère au XVIIIème à travers l’écriture singulière et truculente de Sade qui veut contrer la dominante catholique. Il parle de sexualité déviante par opposition à la sexualité procréatrice. Sade va déconstruire tout ça en mettant derrière « orgie » des excès en tous genres. Il va alors faire de ce mot un instrument de combat.

Le XIXème siècle va encore appuyer le sens orgie = partouze !

Le XIXème est le siècle de l’archéologie. Du coup, il y a eu une grande fascination pour l’antiquité qui est présente partout chez les peintres, les écrivains etc. C’est un territoire génial pour la fiction et donc les lettrés vont se nourrir de ça et vont l’instrumentaliser. Toute cette bonne société va projeter ses fantasmes sexuels sur les cultes à mystère. Il faut dire que la sexualité du XIXème est très codifiée. Il est interdit de prendre du plaisir avec son épouse, seules les prostituées pouvaient en donner. Avec cet espace de l’orgie, l’antiquité va devenir une échappatoire aux contraintes, un fantasme de liberté.

Pour en revenir à l’antiquité, est-ce que les anciens organisaient quand même des orgies ?

Oui, nous avons beaucoup de témoignages de partouze, de polysexualité. Dans l’iconographie grecque, c’est bien connu. De charmants vases représentent Zeus, Athéna et compagnie et à côté paf ! une scène de vie quotidienne où une dame n’est pas laissée en reste par des messieurs, tous les orifices sont occupés, voilà voilà… Donc, on a pas attendu You Porn pour connaître ce genre de truc !

Le SM existait-il dans l’antiquité ?

Le mot SM date du XIXème et est inspiré du conte de Sacher-Masoch, l’auteur de la Vénus à la Fourrure. Dans l’antiquité, il n’y a pas de mot grec pour désigner ces pratiques mais elles existent. La chasse et l’érotisme s’entremêlent, la description des blessures peuvent amener à l’extase sexuelle.

Même si ça existait, tout cela était-il autorisé ?

Le corps du citoyen romain se manifeste par son inviolabilité, il ne faut pas qu’on lui porte atteinte de quelque manière que ce soit : violence physique type gifle, coup de poing, de couteau ou pénétration. Ça c’est la mentalité romaine. C’est valable pour l’homme comme pour la femme. Cette dernière n’est pénétrée par voie vaginale qu’à des fins de procréation. Mais vous avez toujours votre esclaves, et là, vous pouvez lui faire toutes les misères que vous voulez. Sauf que ce n’est pas du SM parce que le dominé, on ne lui demande pas son avis, il ne retire pas de plaisir, il n’y a pas d’échange.

orgie antiquité

Jusqu’où pouvaient aller nos ancêtres ?

Traquer les paraphilies de l’époque, c’est un terrain d’étude que j’aimerais davantage explorer mais il faudrait que j’ai un peu de pognon et je ne sais pas si le CNRS va accepter ce genre de recherche (mdr). À la base je suis spécialiste du paysage, et j’avais lu un bouquin sur l’écologie de l’antiquité. Au détour d’une problématique juridique au sujet de l’arbre de machin sur le territoire de truc muche, la femme se plaignait que son mari avait des relations sexuelles avec l’arbre du voisin. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui la dendrophilie. Ce n’est pas parce que le mot n’existe pas à l’époque que la réalité de la pratique n’existe pas. Les films dégueu qui circulent sur le net, n’ont rien inventé !

J’ai aussi le souvenir d’une mosaïque assez violente au musée de Naples. Le propos est de montrer les peuples aux frontières de l’Empire Romain. Tout est inversé par rapport à la norme. Par exemple, il y a des pygmées, tout petits, tout noirs, vilains avec des gros zizis, et ils font des trucs hyper chelous avec les hippopotames. Il y a même des scènes de scatophilie. Encore une fois, le sexe est instrumentalisé pour discréditer politiquement des adversaires.

Rien à voir avec le sexe mais Laury Nuria-André est l’auteure du livre Game of Rome sur les décors et les paysages antiques dans les jeux vidéo aux éditions Passage(s)

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