Les « sans-désirs » sont parmi nous

asexuel

Peut-on être épanoui sans faire l’amour ? C’est le thème de l’émission de RTL à laquelle j’ai participé, présentée par Flavie Flament. L’occasion de comprendre ceux qui le vivent et qui disent fuck à la tyrannie du plaisir.

Nombre d’entre nous ont connu des périodes sans désir sexuel. Certains ont décidé de l’assumer, après tout nous ne sommes pas des bêtes ! Au passage, je ne suis pas convaincue du fait que les animaux passent plus de temps que nous à ça, hormis les bonobos bien entendu.

Sophie Fontanel, journaliste (L’Obs, ex Elle) avait sorti il y a 6 ans, un roman super bien écrit, qui avait fait grand bruit. Elle y avoue avec courage avoir mis de côté le plaisir sexuel pendant un moment, ne pouvant plus supporter « qu’on me prenne et qu’on me secoue. » En voici un extrait éloquent où elle revient d’un séjour à la montagne qui marque le début de cette période : «après la neige, mon visage se défroissa en quelques semaines. On se connaît, ce ne pouvait pas être juste grâce au bon air. Pour preuve à Paris, une fois les bienfaits de la montagne estompés, non seulement je conservai ce visage, mais l’éclat s’accentua. Sur une photo, je découvre que je me suis mise à rayonner. Quelle rencontre me transfigurait ainsi ? A quel rendez-vous je me rendais, les yeux brillants de confiance et la peau lumineuse d’une affranchie ? A l’amant, quand il me revit au café une dernière fois pour tenter l’impossible, cette clarté fut plus désagréable que n’importe quelle parole. Il voyait bien, lui, que je me tenais beaucoup plus droite. Je lisais dans ses sourcils froncés qu’il hésitait entre me considérer comme d’ores et déjà plus dangereuse qu’une vierge, ou bien fermée à double tour, une autiste en dépit de mon nouveau visage affable, ou bien tournée vers un autre homme, ce qui aurait expliqué. Il me sonda de la tête aux pieds, fit en dix secondes le bilan de mes métamorphoses et, seule explication qu’il pouvait concevoir, il me demanda si j’étais amoureuse. »

Sophie Fontanel dans Gala

Visiblement Sophie Fontanel retrouve le gout de vivre en se soustrayant aux injonctions actuelles que d’ailleurs son ex magazine comme l’ensemble de la presse féminine n’a eu de cesse de propager depuis une quinzaine d’années : « les 5 positions à essayer absolument » « La pipe, ciment du coupe » « Comment lutter contre l’ennui au lit ? » j’en passe et des meilleures…

Un excellent article dans Psychologie Magazine issu du dossier de ce mois-ci « Le sexe est-il si important ? » tord le cou aux études diverses et variées sur le thème : « le sexe, c’est bon pour la santé », régulièrement relayées dans les médias. Vous connaissez, c’est obligé : c’est bon pour le système cardio-vasculaire, réduire le stress, brûler les calories, enrayer la dépression, rester jeune et prévenir le cancer de la prostate, trouver les bonnes excuses pour justifier le salaire de ta femme, vous découvrirez que tout ça est d’abord très incertain mais qu’il s’agit surtout selon le psychanalyste et sexothérapeute Alain Héril d’une vision hygiéniste « où faire l’amour relèverait des statistiques, de la check-list, de la mécanique génitale. Or le sexe c’est tout sauf ça ! C’est du fantasme, de la rencontre, de la perturbation. Et avant tout du désir. »

sans désir

Toujours dans ce dossier que je vous invite à lire, Jean-Marie Sztalryd, psychanalyste et ex-directeur du diplôme universitaire d’étude de la sexualité humaine (Paris-XIII) s’inquiète : « la sexualité est vécue comme une épreuve sportive. Il y a l’idée de la performance, de la réussite, de la nécessité d’aller toujours plus loin, d’avoir la bonne fréquence, la bonne manière de faire. Tout cela renvoie à la question de la normalité, qui arrive en tête dans les interrogations des patients. » Gérard Ribes, psychiatre et sexologue, dénonce une sexualité de « comptage », réduite à la génitalité et conditionnée par la performance : « Tout, dans notre culture et dans notre société de consommation, renvoie à une sexualité pulsionnelle dans laquelle l’immense majorité des hommes et des femmes ne se retrouvent pas. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que cette activité soit perçue comme anxiogène. »

Le plaisir sexuel conditionné à un savoir-faire normé serait ainsi, un plaisir sous contrôle, selon la psychanalyste Sophie Cadalen : « se questionner sur la normalité – ai-je la bonne fréquence, les bonnes compétences ? – revient à réclamer un mode d’emploi, lui-même source d’anxiété et de frustration. Au bout du compte, cela fait de nous les acteurs de notre soumission ». On peut aussi en déduire que la liberté sexuelle s’est transformée en injonction.

Vous allez me dire : « mais Emma, ce n’est pas qu’une construction sociale, nous sommes aussi soumis à des pulsions animales. Non ? » Certes, mais là aussi il y a l’idée que la sexualité serait alors vécue comme une forme de dépendance, les clients de prostituées savent quel prix ça coûte ! Il faut dire que sur ce plan, c’est plus compliqué pour les hommes que les femmes. Selon la sexologue Catherine Solano : « Elles ont moins de mal à vivre sans sexe parce qu’elles possèdent une palette plus étendue pour communiquer leur affection. Elles ont une relation très physique avec leurs enfants, avec leurs amies. Pour les hommes, le sexe est un moyen privilégié de communiquer leur tendresse, c’est en cela qu’ils peuvent se trouver démunis. »

Vu tout ce qu’on vient d’évoquer, on comprend donc pourquoi certains et certaines en ont ras le bonbon de toutes ces pressions. Leur désir se met alors en grève et ces personnes-là, n’ont plus envie tout simplement et ont le courage de s’écouter. D’ailleurs, il y a désormais plusieurs mots pour désigner leur situation: « l’asexualité », « l’anaphrodisie » ou encore « l’anorexie sexuelle ». Curieux terme que ce dernier, car l’anorexie se rapporte généralement à la bouffe qui est un besoin vital contrairement au sexe, mais passons… Il existe l’Association pour la Visibilité Asexuelle qui parle d’une véritable orientation sexuelle au même titre que l’hétéro, la bi et l’homosexualité. Il y a même des sites de rencontre pour trouver l’amour platonique.

sans désir

Car qui dit absence de désir, ne dit pas vide sentimental ! On peut être amoureux sans vouloir du sexe, prétendre le contraire serait blessant pour une partie des couples de plus de 70 ans. Je n’ai pas réussi à trouver sur le site des asexuels s’ils prennent en compte ceux qui se masturbent uniquement, il y a peut-être un débat à trancher…

Remarquez que je n’ai toujours pas parlé d’abstinence parce que ça, c’est encore autre chose. Il s’agit d’un choix de vie, d’une décision consciente. On s’abstient d’avoir des rapports sexuels même si on a du désir. Est-ce que l’abstinence, ça épanouit ? C’est tout le débat sur les vœux de chasteté des prêtres, faut-il oui ou non y mettre un terme ? Cela revient à se demander si l’amour de Dieu est un hédonisme en soi. Passionnant mais je ne m’étendrai pas sur le sujet dans cet article, déjà bien trop long, eh oui ! les critères du net encouragent à écrire court et je n’ai pas le talent de Topito.

Ce n’est pas le sexe, mais le plaisir en général qui est indispensable au bonheur. Si nous connaissons des périodes sans désir, assumons-les sans nous couper totalement de notre corps et du sensuel. « Assumons-les », plus facile à dire qu’à vivre… Sophie Fontanel s’est vue qualifiée en boucle de « dépressive. Névrosée. Homosexuelle. Coincée… » Une journaliste italienne lui a même balancé « Vous vous êtes ralliée à la morale catholique d’un autre siècle », bref, le droit de ne pas avoir de désir, dérange autant, voire plus que la liberté sexuelle, alors qu’au fond, il s’agit des deux facettes d’une même pièce… C’est bien la peine de se prendre le chou !

Pour en savoir plus, le podcast de l’émission de RTL dans laquelle je suis intervenue le 10 février dernier, « On est fait pour s’entendre » sur le thème : « peut-on être épanoui sans faire l’amour ? »

Written By
More from emma

Mon dîner chez la dominatrice du site jedominemonmari.com

C'est un incroyable dîner auquel j'ai assisté. La fondatrice du site Jedominemonmari.com,...
Read More

Laisser un commentaire