What The Fuck Fest : quand le sexe devient politique

Marianne Chargois, travailleuse du sexe dans sa performance Golden Flux

Représenter à l’image toutes les sexualités ! C’était la mission de la 1ère édition du What The Fuck Fest qui s’est déroulée le week-end dernier. Ce festival d’un genre inédit à Paris, a mis à l’honneur les scènes d’avant garde qui militent pour du X queer, hors des stéréotypes de genre. Elles sont convaincues de l’impact politique de telles images. C’était aussi l’occasion pour des travailleurs du sexe de raconter leur métier par le prisme artistique. Interpellant !

Non, le X ne se cantonne pas qu’au gangbang et à la sacro-sainte trinité hétéro normée: fellation, baise, sodomie. Il existe une multitude d’autres sexualités, y compris celles dites queer, « bizarres », « étranges ». Il était donc indispensable de laisser la place à leurs représentations artistiques d’autant que jusqu’à maintenant, Paris était à la traîne. A Berlin par exemple, le Porn Film Festival existe depuis plus de 10 ans. J’y suis allée plusieurs fois, et j’ai pu me rendre compte que la contre culture porn foisonne de créativité, à l’opposée du vide intersidéral du X mainstream.

Le What The Fuck Fest donc, a été l’occasion de projeter des courts métrages qui, comme l’explique Flo, l’une des fondatrices aux Inrocks,  » inclut les marges : les “gros”, les difformes, les personnes transgenres, homosexuelles, ou qui ont d’autres manières d’aborder la sexualité, ainsi que des travailleurs du sexe. Le but n’est pas l’excitation, mais la remise en cause des fondements de la pornographie mainstream. » Donc, de la société puisque ce X là en est le reflet. Et en cela, ce festival illustre parfaitement le fait qu’aujourd’hui, le sexe, les genres et les débats qu’ils génèrent, sont devenus plus que jamais politiques. Ces questions reviennent de façon de plus en plus récurrente dans l’actualité (mariage pour tous, GPA, pénalisation de la prostitution etc…)

Tout d’abord, petite mise au point :

Le mot « sexe » se réfère davantage aux caractéristiques biologiques et physiologiques qui différencient les hommes des femmes.

Le mot « genre » sert à évoquer les rôles qui sont déterminés socialement, les comportements, les activités et les attributs qu’une société considère comme appropriés pour les hommes et les femmes.

Me voilà à la terrasse du Cirque Électrique, baignée de soleil là où les participants au What The Fuck Fest sirotent sodas et bière à l’entracte. Je n’ai jamais vu autant de barbus en porte-jarretelles à la ronde ! ici, les genres se mélangent sans gêne et joyeusement. Disons qu’il y a pas mal de « F to M », hommes transgenres, c’est à dire, à la base, des personnes déclarées femme à la naissance mais qui ont migré vers le genre masculin. Cependant, tous n’ont pas forcément envie d’aller jusqu’au bout, à savoir, avoir un sexe d’homme à l’image de Kay Garnellen, activiste queer, escort et réalisateur-acteur de X alternatif.

Kay Garnellen
Kay Garnellen

Il a donné une captivante conférence sur le porno trans, en projetant des extraits assez hallucinants. Un film de 1989 où Annie Sprinkle, célèbre féministe pro sexe américaine, tripote un homme très viril doté d’un zizi et d’une chatoune. Dans une autre vidéo de 2005, une trans femme (M to F) baise avec un trans homme (F to M). Les deux ont donc gardé leurs attributs d’origine et je dois dire que la scène est terriblement troublante. Lors des acrobaties, il est très compliqué de comprendre quel organe appartient à qui. Si ces images paraissent choquantes, c’est qu’il y a des raisons. J’ai interviewé Kay.

Paris Derrière : Est-ce qu’on peut comparer le porno queer au X vintage des années 70, qui était transgressif pour l’époque ?

Kay Garnellen: en effet, à l’époque de la libération des moeurs, les héroïnes du X, découvraient leur sexualité à travers diverses aventures et de ce fait, devenaient plus libres. Chez les gays, les films étaient moins stéréotypés. Y avait une certaine diversité. Mais les cinémas ont disparu, le X s’est vendu sur DVD et est devenu purement masturbatoire. Du coup, la création s’est appauvrie. Aujourd’hui, le queer est une révolte contre cela. Ici au What The Fuck Fest, c’est l’occasion de le découvrir. L’idée est d’abolir toutes les frontières de genre et de sexualité. Dans ce porno là, les acteurs font preuve d’un certain engagement.

Il y a 30 ans, il y avait la cause gay. Aujourd’hui, le combat concerne t-il les trans ?

Oui, c’est clair. Au départ, le queer vient des gays et lesbiennes. Les trans se sont ajoutés, mais aussi les hétéros qui souffrent des stéréotypes. En cela, le mouvement queer est devenu contestataire. Nous critiquons le capitalisme qui finit par tout normaliser, y compris la sexualité. Les producteurs ne cherchent pas à exciter les gens, ils veulent avant tout faire du fric en se cassant la tête le moins possible, d’où zéro créativité. Voila pourquoi le X s’est autant appauvri. Cette industrie s’est cassée la gueule pas seulement à cause de la gratuité sur le net, il y a aussi la concurrence des amateurs qui créent leur sextape.

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Est-ce que tu prends du plaisir, est-ce que tu jouis lors des tournages ?

Je peux avoir du plaisir sans pour autant jouir. Le plus important c’est que sexuellement je m’éclate. Pour mes partenaires féminines, c’est aussi le cas. Dans le queer, ces aspects sont fondamentaux. Dernièrement, j’ai bondagé une fille et je l’ai baisé. Le but du film était qu’elle prenne son pied. Nous voulons aussi déconstruire l’orgasme. Tout le corps peut prendre du plaisir, on le voit bien dans le bdsm. Mais ça, c’est mal vu dans la société.

Aimerais-tu tourner dans du porno plus classiques ?

Oui, je veux travailler dans le X gay mais ils ne veulent pas de moi, ou alors uniquement en tant que freaks. Les producteurs ont peur de perdre leur clientèle. Il n’y a que Buck Angel, un autre acteur F to M qui a réussi a y tourner mais c’est lui qui produit ses films.

Buck Angel
Buck Angel

Souvent, c’est compliqué de trouver des films queer. As-tu des sites à nous conseiller ?

http://pinkwhite.biz/

http://indiepornrevolution.com/indie-porn/

http://ftmfucker.com/

http://www.msnaughty.com/main.html

https://www.arthousevienna.at/en/

Le soir venu, sous le chapiteau principal, le What The Fuck Fest se poursuit. La salle est presque comble pour une série de performances de travailleurs du sexe. Vraiment courageux, émouvant et instructif, accrochez-vous !

Dans Traumboy, Daniel Hellman nous livre son vécu d’escort gay suisse. Ce trentenaire à la plastique parfaite, narre avec talent ses joies, ses peines, son enfance, projette ses photos de famille. Plus jeune, il rêvait de devenir chanteur d’opéra. Il soulève le problème d’assumer le métier de prostitué et reconnait avoir menti à ses amis sur ses activités. Il raconte les personnages qu’il incarne derrière ses divers pseudonymes, ce qui laisse à penser que oui, la prostitution reste un métier à part, même si c’est le plus vieux du monde. La question peut aussi se poser ainsi : est-il possible d’en faire une profession comme les autres ?

Daniel Hellman dans Traumboy
Daniel Hellman dans Traumboy

Il mime dans une superbe chorégraphie choc, les actes sexuels avec ses clients. Ça donne vraiment l’impression d’y être. Très fort tout ça ! Mais si ce spectacle est le plus long (plus d’une heure), il n’est pas forcément le plus profond. Pour que le public lui pose des questions, il donne son numéro de portable, astucieux ! Et il répond en direct avec franchise. Seulement voila, malaise, ça ressemble aussi à du racolage, surtout lorsque vers la fin du spectacle, il fait lire à des spectateurs les phrases de son livre d’or, les commentaires hyper positifs laissés par ses clients sur le site où il poste ses offres de service. Si le but de la manoeuvre était de montrer à quel point la prostitution rend les michetons heureux, il aurait été plus judicieux de mettre aussi en valeur des avis de clients d’autres prostitués.

Ensuite, Ker Gernellen est de retour mais cette fois, pour parler de son boulot d’escort. D’ailleurs, est-ce vraiment un taf ? Encore une interrogation. Tout d’abord, il raconte la complexité de ses pratiques, étant donnée son anatomie et exprime sa lassitude : « j’en ai assez ! Lors de mes rencontres, je suis obligé de mettre un dildo (godemichet, gode ceinture). Je refuse que les hommes me sucent pour ne pas qu’il se rendent compte de ce qui me manque ».

Kay Gernellen dans Special Backroom
Kay Garnellen dans Special Backroom

Le velu se met nu face à la salle, clitoris apparent, et il nous emmène, via des projections sur écran géant, dans les backrooms glauques et virtuels du net. L’activiste termine quand même en s’enfonçant un gode luminescent, il fallait oser ! Car selon moi, la chose la plus intime est probablement la masturbation, et il est beaucoup plus difficile de se donner du plaisir en public que d’accomplir tout autre acte sexuel.

Une autre performeuse a ensuite réitéré l’exploit. L’espagnole Erika Trejo, estime que la prostitution est féministe dans le sens où elle permet aux femmes d’être indépendantes financièrement dans une société où elles sont cantonnées à des boulots mal payés: baby-sitter, vendeuse, caissière.

Bitch and Feminist de Erika Trejo
Bitch and Feminist de Erika Trejo

La prostitution y est présentée comme l’ultime pouvoir face au patriarcat. Je ne suis pas convaincue par certains raccourcis et j’ai trouvé la forme du manifeste militant des années 70, un peu has been.

La série se termine avec Golden Flux, une perf de Marianne Chargois. Cette dominatrice commence par nous projeter un film où elle mâche des aliments qu’elle recrache dans la bouche d’un type. L’objectif et l’angle de la caméra déforment la scène. Le rendu est assez cocasse et le discours très bien écrit, s’appuyant sur cette pensée de Claude Levi-Strauss : « le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger ». Marianne pratique l’uro avec ses clients. Elle se raconte : « Mon père m’appelait « la pisseuse » . Ma mère m’expliquait qu’il fallait faire payer les hommes. Mon urine se transforme en or, je suis une putain d’alchimiste, champagne ! » Elle termine par faire pipi sur scène dans de la glace carbonique. Réaction chimique, de la fumée fait disparaitre la performeuse. De quoi éclabousser les idées bien arrêtées !

Marianne Chargois, travailleuse du sexe dans sa performance Golden Flux

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1 Commentaire

  • Yes franchement j adore, ca c’est du reportage.
    Je me rappelle quand on a decouvert Buck Angel avec Renaud … tres troublant
    J’aime bien l id du festival meme si perso je doute qu’un festival, un film ou autres medias fassent changer les choses. LesGens aiment leur conformisme, ils ne le sont pas mais la notion de masse et de conformité a un tel pouvoir rassurant … ils aiment les limites qu’ils s’imposent meme si en privé ils les transgressent bien plus que ce qu on peut imaginer – si tu savais le nombre de soumis et de mec qui adorent se faire enculer j’en suis moi même surprise.
    D’ailleurs la montée en puissance des trans sur les sites de cam en est un joli reflet
    Sur le porn – en effet dramatiquement reduit à du masturbatoire pecuniairement de moins en moins interessant – peut etre que la proliferation des porns amateurs va peut etre faire bouger les choses. Pareil on voit de plus en plus de camgirl faire du porno en mode solo 😉
    Le seul hic la frilosité des real qui ont, comme tu le dis, super peurs de perdre leur michetons (ben voui client dvd ou client escort tu restes un larfeuille) et pareil pour les amateurs qui ont peur du decalage, ont peur de faire rire, ont peur de ne pas faire assez de like alors ils se limitent …
    Bon je vais pas rentrer dans de la philo sinon j ai beaucoup aimé ton petit rappel sur le spectacle de freddy mercury queer qui nous rappelle que dans le cul la partie tune est quand même super importante et qu une pute reste une commercante comme les autres 🙂
    Encore merci Emma plein d autres reportages comme ca j ai definitivement eteind ma télé donc je compte sur toi 🙂

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