Prostitution et pénalisation du client : sale temps pour les « sans dents »

issue du triptyque La Grande Ville, 1927-1928, Otto Dix

La proposition de loi qui prévoit la pénalisation du client de prostitué, devrait être adoptée. Ce texte sanctionne l’achat d’acte sexuel d’une contravention de 1.500 euros. Une sacrée mesure anti pauvre ! Explications

Dernièrement est sorti dans les salles, La Marcheuse, un film de Naël Marandin, qui raconte les déboires d’une prostituée chinoise de Belleville. Uns oeuvre très bien documentée avec une super bande originale rock même si l’intrigue se termine un peu en queue de poisson. Mais, franchement, on ne s’ennuie pas.

Ce qui saute aux yeux, c’est la pauvreté des clients en bas de l’échelle sociale. Moi même je réside à Belleville, et pour passer régulièrement à proximité du terre plein central où les filles racolent, je peux vous dire que les messieurs qui s’y intéressent, n’ont pas l’air de rouler sur l’or. Ils sont âgés, pas mal de papys ou d’hommes d’origine étrangère, genre paki cuistot dans la restauration. La main d’oeuvre immigrée. Il y a aussi des mecs en caisse mais ça sent pas le fric à plein nez. Grâce à un parti pris réaliste, on ressent dans ce film la misère sexuelle et social. On découvre d’ailleurs que ces prostitués chinoises ne sont pas forcément sous la coupe de réseaux. Selon le réalisateur interviewé par Cheek Magazine, « elles ont donc presque toutes une dette quand elles arrivent, sauf qu’elles ne la doivent pas à des méchants mafieux, mais à leur famille, amis, voisins… C’est plutôt une multitude de petits arrangements avec la légalité, qu’un gros réseau mafieux qui serait en train de tirer les ficelles. » L’héroïne, Lin vit sous le couperet de l’expulsion, elle galère pour se loger et faire manger sa fille, elle est exploitée en travaillant comme aide à domicile auprès d’un vieux monsieur grabataire, mais elle n’a pas de mac.

La Marcheuse
La Marcheuse

Revenons à la pénalisation du client. Selon Le Figaro, le texte devra désormais faire l’objet d’une nouvelle lecture du Sénat et si la chambre haute ne le vote pas conforme, il faudra encore un éventuel ultime vote de l’Assemblée, à qui reviendra le dernier mot. La rapporteure, la socialiste Maud Olivier, a reconnu que l’examen était long. « Mais c’est le lot des lois qui opèrent un véritable changement sociétal ». La présidente de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée, Catherine Coutelle, a vanté une loi qui « marquera le quinquennat ». L’affaire dépasse le clivage gauche/droite. « C’est un texte indispensable » pour le député Guy Geoffroy chez Les Républicains.

François Hollande a été élu en 2012, avec comme engagement l’abolition de la prostitution. C’est d’ailleurs, la seule et unique utopie qu’il portait, le rêve d’un monde, dans 50 ans, 100 ans, 1000 ans, où il n’y aurait plus de prostitution. Un monde où un être humain n’aura plus besoin de louer le corps d’un autre qui ne le désire pas, pour se masturber avec. (Je rappelle qu’il n’a jamais été prouvé scientifiquement que les hommes avaient des besoins sexuels supérieurs aux femmes. Sinon, ce serait une circonstance atténuante pour l’accusé dans les procès pour viol.)

Donc, oui, il est permis de croire à la disparition de la prostitution. Et c’est une belle utopie que j’imagine, partage la plupart des parents de gamine. Seulement voila, un tel résultat ne peut s’obtenir qu’en agissant à la racine, aux niveau de l’éducation des enfants. Mais après, c’est trop tard. Vous allez me dire « Emma, arrête de croire au Père Noël, la prostitution a toujours existé, et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. » Je réponds, les guerres aussi ont toujours existé, ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas faire avancer la paix.

Sauf que pénaliser le client, c’est pénaliser les pauvres, les « sans dents ». Les riches n’ont jamais vraiment besoin de faire appel à des prostitués. Les riches, parcequ’ils sont riches, attirent forcément facilement toutes sortes de femmes. La tune, c’est les muscles d’antan. C’est la course au male dominant. (Ce qui ne grandit pas les femmes, nous sommes d’accord et ça aussi, ce n’est pas une fatalité.) Et quand bien même les plus aisés s’offrent des prostitués, ils n’iront jamais jouer les michetons boulevard de la Villette, en prenant le risque d’une amende. Beaucoup d’hommes font aussi leur choix bien au chaud, chez eux via internet où pullulent les réseaux d’escorts. Le tout est livré à domicile ou à l’hôtel. Les filles se déplacent, ils ne prennent pas le risque. Tout se passe en vase clôt, à la merci de l’éventuelle violence du client.

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La Marcheuse

Finalement, cette prostitution cachée ne va t-elle pas augmenter, le client craignant une amende dans la rue ? Pourtant, le gouvernement lève le délit de racolage passif instauré par Nicolas Sarkzoy en 2003. Concrètement, les filles vont pouvoir tapiner tranquille au bord des trottoirs.  Et ça, c’est un sacré soulagement ! Elles ne sont plus perçue par la loi comme d’horribles tentatrices ! Dans l’article « Belleville, Extérieur Nuit » signé de la grande reporter Florence Aubenas dans le Monde, une bénévole de l’association Lotus Bus, qui vient en aide aux filles, Nathalie Simonnot rappelle que l’interdiction de racolage passif, était « une énorme erreur, car les femmes se réfugient dans les endroits les plus reculés, augmentant leur risques ». 55% d’entre elles ont subi des violences physiques, 38% des viols, 28% des séquestrations, selon Médecin du Monde. Alors certes, la pénalisation ne porte plus sur la prostitué, mais sur le client. Mais au final, est ce que ça ne risque pas de produire les mêmes effets d’isolement ?

Quand je dis que c’est une mesure anti pauvre, il va de soit que cette pénalisation va compliquer la vie des prostitués que je classe en majorité parmi les sens dents. Il est clair qu’on devient plus rarement pute quand papa-maman ont de l’argent.

A noter que la pénalisation du client nous donne un peu plus le sentiment que les libertés s’amenuisent dans un contexte où elles ont perdu pas mal de terrain déjà avec l’instauration de l’état d’urgence .

Au sein de la communauté libertine, on s’interroge. Mon poto blogueur Christophe Vagant s’inquiète : « Quel sera l’impact sur le libertinage, quand certains hommes seuls considèrent les libertines comme des putes gratuites ? » De mon côté, je me demande si les mesures de pénalisation ne vont pas pousser les clients vers l’étranger, Belgique, Pays-Bas, Allemagne ou encore Thaïlande qui pourraient « bénéficier » de tels afflux ? Certains en France continuent de réclamer un retour aux maisons closes.

Prostitution-comment-Chantal-Jouanno-veut-pousser-le-gouvernement-a-se-positionner-sur-la-penalisation-du-client

Selon la sénatrice centriste UDI Chantal Jouanno, invitée cette semaine sur Europe 1 chez Jean-Marc Morandini : « Le modèle réglementariste (maisons closes) en Allemagne, ne marche pas. Le pays compte 200 000 prostitués alors qu’en France, on dit entre 20 000 et 40 000. Dans les maisons closes, tout est permis. C’est une nuit de plaisir pour 79€. La fille se fait passer dessus autant de fois que le client veut, sans qu’elle est moyen de dire quoique ce soit. Ca ne fait pas diminuer la consommation via internet. Et ça n’empêche ni les réseaux de prospérer, ni le nombre de violences sexuelles de baisser.  « 

 

 

 

 

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4 Commentaires

  • Je viens de lire l’article sur la prostitution. Il est difficile d’avoir un avis juste sur la question, entre les misères des hommes (sexuelle, financière), et les misères des prostituées qui n’ont sans doute pas choisi cette profession. Tout le monde est malheureux dans cette histoire, et faire des lois justes relève de la recherche de la quadrature du cercle. Pas facile. Merci d’ouvrir le débat.

  • A mon avis la justesse serait de ne pas confondre deux fait La prostitution qui est un metier qui comme tout metier et plus ou moins choisi et l’esclavagisme (sexuel ou autres) qui lui n est pas choisi du tout
    Si enfin on commencait par separer les deux choses peut etre qu on arreterait de penser pour les putes

    Apres on peut aussi pour elever le débat et faire comprendre la difference entre les 2 faire la promotion d un site comme Strass-syndicat.org – syndicat des travailleurs du sexe 🙂

  • Je viens de relire ton article Emma, le film « la marcheuse » dont tu parles au début montre l’aspect culturel qui existe aussi dans la prostitution. Notion qu’une loi (celle là ou une autre) ignore de fait car une loi est générale.

    D’autre part comme souvent la notion de prostitution choisi n’est absolument pas prise en compte pourtant elle existe bel et bien. Les travailleurs (femme et homme – 10 à 20%) du sexe ont le droit d’exister et même d’avoir choisi se métier comme le confirme des membres du STRASS ou la pute pride des années 2006 /2008 et les quelques 10.000 années précédentes.

    Il faudra bien qu’un jour l’ordre moral se taise un peu et qu’on laisse les gens faire ce que bon leur semble avec leur corps y compris gagner de l’argent, on embête pas les ouvriers maçons que je sache
    Par contre on pourrait mettre en place des solutions contre l’esclavagisme et la maltraitance qu’elle soit sexuelle ou pas, envers les femmes, les hommes et les trans.

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