Libertinage, dandys et années 80

Alain Pacadis et Yves Adrien

Allez ! On dépoussiére une très jolie vieillerie, une interview menée par le reporter de l’underground Alain Pacadis, parue dans Libération dans les années 80. Le chroniqueur noctambule s’y entretient avec l’écrivain Yves Adrien au sujet de l’esprit libertin de l’époque à Paris. Etait-il plus subversif qu’aujourd’hui ?

Si il y a bien une plume qui a magnifiquement chroniqué musique et vie nocturne dans le tournant 70-80, c’est Alain Pacadis. Il écrivit beaucoup pour Libération, mais aussi pour L’Echo des Savanes, Playboy, Façade ou encore Gai Pied. Ce découvreur du punk et habitué des légendaires clubs Palace et Privilège, figure parmi les premiers à avoir importé en France, le gonzo journalisme popularisé par l’américain Hunter S Tompson, l’auteur de Las Vegas Parano dans les années 70. Ce style implique que le reporter se mette en scène, raconte à la première personne et donne une vision subjective des faits. Dans les années 90, le terme « gonzo » s’étendra au porno, qui se rapprochera de cette narration, grâce à la révolution de la vidéo et  de la caméra portée.

Pour en revenir à Paca, le mec a eu une vie romanesque. Il était punk, homosexuel et toxicomane. Je vous recommande sa première intervention à la télé (source INA), dans l’émission Apostrophe de Bernard Pivot en 1978, c’est gratiné ! Un ancien habitué du Palace m’avait confié un jour : « c’était le seul mec capable de dormir enroulé autour d’un fauteuil. » De son côté, Serge July m’a raconté qu’à Libé, Pacadis pionçait sous la table de conf. Le chroniqueur mourra prématurément à l’âge de 37 ans, étranglé par son compagnon, dans des circonstances obscures.

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LE-GRAND-SOIR

Le mieux, c’est de le lire. Je vous recommande Nightclubbing, une compilation de ses oeuvres chez Denoël, d’où j’ai tiré cet entretien avec le légendaire critique rock et écrivain Yves Adrien, son ami, son double.

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Yves Adrien

Ce dernier compare libertinage du XVIIIème siècle et libertinage de son époque. Cette interview fût publiée dans Libération dans l’édition du 30/31 mai 1981 en pleine euphorie de la victoire de Mitterrand et de la gauche, pour la première fois au pouvoir. Autant dire une France à l’orée de la dépression post-coïtale !

 

Pour une polygamie noctambule

« Soyez volage, corrompu, dissolu » ou comment l’esprit vient aux garçons

« Moi même j’avais été effrayé du dévergondage de ma conception; mais bientôt la folie du temps l’emporta sur la mienne: on vit dans les poufs tout ce que le caprice peut imaginer de plus étrange : les femmes légères se jonchèrent la tête de papillons; les femmes tendres nichèrent dans leur cheveux des essaims d’amour; les femmes mélancoliques érigèrent en pouf des sarcophages et des urnes funéraires; les femmes d’officiers généraux portèrent des escadrons juchés sur leur toupet… »

Fidèle au rendez-vous, c’est au Privilège que je retrouve Yves Adrien, plongé dans la lecture des Souvenirs de Léonard, coiffeur de la reine Marie-Antoinette. Lanceur de mode extraordinaire, Léonard, dans les vingt ans qui précèdent la Révolution, fait s’agenouiller les favorites de Louis XV (Mme du Barry principalement) en créant des coiffures (la coiffure à la Comète, la coiffure aux Insurgeants et, surtout, le pouf aux sentiments) qui, par leur ampleur (architecture bouffante surplombée d’une frégate, d’un perroquet ou d’un négrillon), interdisaient aux marquises de se tenir droites dans leur carosse. Sans vouloir être complaisant envers Yves, je trouve très judicieux le choix de ses lectures, puisque nous sommes appelés ce soir à évoquer l’un des éléments majeurs du mouvement ultra : le libertinage.

les-branches-640x360A.P: Les Nouveaux Thermidoriens sont-ils des libertins ?

Y.A. : Oui, puisqu’ils ne récusent en rien les vingt années qui précédèrent la Révolution. En 1769 naît Bonaparte. Mais, chose plus importante, c’est l’année où Louis XV offre le pavillon de Louvecienne à la du Barry. Une période d’intense libertinage s’ouvre, à l’issue de laquelle Axel de Fersen se confondra avec Saint-Juste. L’un comme l’autre sont, sinon des héros, deux personnages centraux de l’univers ultra.

A.P. : Quel doit être, en 1981, le comportement d’un ultra ?

Y.A.: Il se résume en deux mots : action et protection. Action, parceque de tout temps, ce sont les garçons qui ont investi le plus d’énergie dans la vie nocturne : ce sont eux qui prennent d’assault les bars pour se faire offrir des verres; ce sont eux qui se font inviter aux plus extravagantes parties. Et de tout cela, ils doivent être récompensés: c’est aux filles de leur offrir les bracelets, les boots en daim et les billets d’avion. Le garçon ouvre la voie et, pour qu’il puisse retrouver son chemin, la fille doit oublier derrière elle quelques pièces d’or. Mais un ultra est un libertin en cela qu’il n’est pas protégé par une fille, mais par une ville. Et, dans la ville, il y a autant de fille qu’il y a de perles au bracelet d’un libertin, et en aucun cas il ne saurait y en avoir plus que 365, ce serait indécent…

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Mick Jagger et Jerry Hall au bal travesti donné par Kenzo au Palace en 1979. (blog Jour tranquille à Paris)

A.P.: Mais n’y a-t-il rien d’indécent dans le comportement d’un ultra ?

Y.A. : Si, tout. Et c’est heureux. La période qui s’ouvre s’annonce comme hautement (bassement) moralisatrice : dépôt de roses au Panthéon (et tous ces falbalas nocifs…). C’est pourquoi il faut, par réaction thermidorienne ou autre, se montrer excessivement indécent. Être volage, corrompu, dissolu; chasser la nuit et abattre des proies que l’on consomme du matin jusqu’au milieu de l’après-midi; ensuite se laver les cheveux, avaler quelques cachets et alcools assortis, et recommencer vers minuit. 365 fois par an, les 365 perles que porte à son bracelet un libertin. Car Giscard d’Estaing est tombé, mais Louis XV n’est pas mort. Cette réponse te satisfait-elle ?

A.P. : Oui, mais dis-moi maintenant quel est ton grand projet ?

Y.A. : Faire de Paris un immense parc aux Cerfs où l’on traquerait les biches, du Privilège à la Scala, en oubliant tout ce qui est superflu: les convulsions syndicales en Pologne, le courage exemplaire du peuple afghan, la refonte de la sidérurgie en Lorraine, l’aggravation des infirmités portées à la cause chrétienne par les varices de Jean-Paul II, etc. Que ce soit dit une fois pour toute, tout ce qui nous intéresse, c’est : le sexe, le sexe, le sexe (y compris, et surtout, sous la forme de la Haute Prostitution: le seul domaine où n’existe pas la notion d’impôt).

A.P. : Mais pourquoi veux-tu que tous le monde culbute, abatte, pénètre et suce tout le monde ?

Y.A. : Parce que l’amour n’existe pas.

 

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